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    Houston, nous avons un problème !  
    William Harwood - Ciel et Espace - novembre 1995 - 1995-11-01      
    L'aventure d'Apollo 13  
   
 
    Le 13 avril 1970, à 21 h 07, heure de Houston, une forte explosion secoue le vaisseau Apollo 13 en route vers la Lune. A bord, trois hommes, Jim LovelI, Fred Haise et Jack Swigert, sont en perdition. Commence alors un sauvetage dramatique. Cette épopée sans équivalent dans l'histoire de la conquête spatiale, c'est aujourd'hui un film. Apollo 13 directement inspiré des mémoires de Jim Lovell.  
   

Ci-dessous, les trois héros d'Apollo 13. A gauche, John Leonard "Jack" Swigert, trente-neuf ans, pilote du module de commande. C'est sa première mission. Au centre, James Arthur Love !!, quarante-deux ans, commandant de bord, quatrième vol (dont la mission Apollo 8 en décembre 1968). À droite, Fred Wallace Haise Jr., trente-six ans, pilote du module lunaire. Il est, comme Swigert, un "bleu" de l'espace.

 
    Tout va commencer de façon assez anodine. Au terme d'un troisième jour sans histoire, les trois hommes d' Apollo 13 bouclent une visite télévisée de leur inconfortable module lunaire lorsque la salle de contrôle leur transmet par radio les nouvelles instructions. "Une dernière chose, Apollo 13. Nous voudrions que vous brassiez les réservoirs cryo", leur lance depuis Houston l'astronaute Jack Lousma. "OK, tenez-vous prêts", répond Jack Swigert, le pilote du module de commande. Et Swigert d'actionner les quatre interrupteurs des mélangeurs chargés de brasser l'oxygène et l'hydrogène liquides dont les réservoirs alimentent les générateurs électriques du vaisseau. Il est 21 h 07, heure de Houston, ce 13 avril 1970. Apollo 13 - un numéro qui décidément porte la poisse - se trouve à 330'000 km de la Terre… et à 16 secondes de la catastrophe.  
    Dans la salle de commande du Manned Spacecraft Center de Houston, le directeur de vol Gene Kranz surveille son équipe de contrôleurs penchés sur les données en provenance du vaisseau. Jusque-là, la mission s'est déroulée sans accroc. Au point, se souvient-il aujourd'hui, qu'aucune des chaînes de télévision américaines n'avait jugé utile alors de retransmettre la visite guidée filmée par l'équipage. Qu'importe. Si tout se passe comme prévu, le commandant Jim Lovell - l'astronaute le plus expérimenté d'Amérique - et le "bleu" Fred Haise, pilote du module lunaire, vont devenir les cinquième et sixième hommes à fouler le sol lunaire. Seul Swigert demeurera en orbite à bord du module de commande, Odyssée.  
    Le site choisi pour l'alunissage est la région vallonnée de Fra Mauro. Afin d'assurer les meilleures conditions d'éclairage au moment où ils se poseront, les astronautes ont changé de cap le jour précédent. Pour la première fois, un équipage lunaire a ainsi délibérément quitté la trajectoire dite de "retour libre" qui les aurait automatiquement ramenés vers la Terre en cas de pépin. Mais Kranz ne s'inquiète pas outre mesure. Oubliés ou presque les ennuis qui ont affecté, durant un test de routine deux semaines avant le lancement, l'un des réservoirs que Swigert vient de se voir intimer l'ordre de brasser. Oubliée également l'émotion provoquée par le remplacement, deux jours avant le départ, du pilote d'origine du module de commande (Ken Mattingly) par Swigert pour cause de … rubéole. Le train spatial d'Apollo 13 a finalement été lancé le 11 avril 1970 à 13h13, heure de Houston, au sommet d'une Saturne 5. Deux heures et 36 minutes plus tard, le troisième étage de la fusée l'a éjecté de son orbite terrestre en direction de la Lune.  
   

Un vaisseau en trois modules

 
    Comme tous les vaisseaux lunaires de la Nasa, Apollo 13 se compose de trois segments : un module lunaire - le LM, ou LEM - à deux étages, alimenté par batteries, et qui devait emmener Lovell et Haise jusqu'à la surface de notre satellite; un module de commande (CM) de forme conique, qui servait d'habitat à l'équipage tout au long du voyage aller et retour. Cette capsule est prolongée par le module de service (SM) de 8 m de long, qui abrite générateurs électriques du module de commande. installations de survie, antennes radio, ainsi que les propulseurs utilisés lors des manoeuvres de pilotage et le gros moteur indispensable pour rejoindre et quitter l'orbite lunaire, le tout devant être largué juste avant le plongeon final du module de commande et sa rentrée dans l'atmosphère terrestre.  
   

 
    Tout va commencer de façon assez anodine. Au terme d'un troisième jour sans histoire, les trois hommes d' Apollo 13 bouclent une visite télévisée de leur inconfortable module lunaire lorsque la salle de contrôle leur transmet par radio les nouvelles instructions. "Une dernière chose, Apollo 13. Nous voudrions que vous brassiez les réservoirs cryo", leur lance depuis Houston l'astronaute Jack Lousma. "OK, tenez-vous prêts", répond Jack Swigert, le pilote du module de commande. Et Swigert d'actionner les quatre interrupteurs des mélangeurs chargés de brasser l'oxygène et l'hydrogène liquides dont les réservoirs alimentent les générateurs électriques du vaisseau. Il est 21 h 07, heure de Houston, ce 13 avril 1970. Apollo 13 - un numéro qui décidément porte la poisse - se trouve à 330'000 km de la Terre… et à 16 secondes de la catastrophe.  
    Près de 56 h après le début de la mission, les astronautes se préparent à dormir tandis qu'au sol, Sy Liebergot, le responsable "électricité et environnement du vaisseau" (l'EECOM) surveille les données télémétriques qui indiqueront que, comme prévu, Swigert a bien activé le mélangeur des réservoirs. Le brassage des réservoirs cryo est une opération de routine indispensable à la stabilisation de leur température. Cette fois, elle va provoquer le drame. Seize secondes à peine après le "OK" de Swigert à l'ordre de Houston, une forte détonation fait sursauter l'équipage et le vaisseau se met à tanguer. Les astronautes se regardent, inquiets. Avant qu'ils aient pu alerter Houston, le centre de contrôle détecte un brusque arrêt de l'ordinateur d'Odyssée et son redémarrage. Puis c'est ce bref et dramatique dialogue resté célèbre dans l'histoire de la conquête spatiale :  
   
  • "OK Houston, nous avons un problème, voix de Swigert.
  • Ici Houston. Pouvez-vous répéter ?
  • Houston, nous avons un problème, voix de Lovell, insistante. Chute de tension dans le bus B.
  • Compris. Chute de tension dans le bus B, confirme Jack Lousma. Restez à l'écoute, 13. On s'en occupe."
 
    Une chute de tension dans le bus B, cela signifie que l'un des deux circuits électriques du module de commande est mort. Et pour cause : ces deux circuits, les bus A et B, alimentent l'ensemble du module de commande en électricité, produite par trois piles à combustibles à partir de l'oxygène et de l'hydrogène liquides. Un dispositif qui fournit également l'eau destinée à la consommation et au refroidissement de l'électronique de bord. C'est l'un des deux réservoirs d'oxygène qui vient d'exploser. Mais ce n'est pas tout : en quelques minutes, les contrôleurs de vol sont aux prises avec une impressionnante série de problèmes. L'orientation du vaisseau se met à changer erratiquement. La radio de bord cesse d'émettre via l'antenne à grand gain pour passer sur les petites antennes multidirectionnelles. Les valves à hélium utilisées pour pressuriser les propulseurs du module se verrouillent alors qu'elles doivent rester ouvertes. "Durant les trois à quatre premières minutes, ce fut le chaos, raconte Kranz. Il y avait quatorze contrôleurs dans la pièce. Huit faisaient état de problèmes, et pas un n'avait de solution." Pis : d'après la télémétrie, deux des trois piles à combustible et tout l'oxygène du réservoir 2 sont perdus. Le bus B est mort.  
    Une conjonction de pannes inimaginable dans l'instant mais dont on connaît à présent l'origine et l'enchaînement en détail. Le réservoir 2 souffrait depuis le début d'un défaut critique. Outre le mélangeur, il était en effet équipé d'un dispositif de réchauffement interne : des petites résistances fonctionnant sur le 28 V continu du module de commande, et dont l'action est limitée par des interrupteurs censés interdire le dépassement de 27 °C de température. Or, par négligence, ce système de sécurité n'avait pas été conçu pour s'adapter aux 65 V du système électrique de la rampe de lancement. Résultat : lors d'une opération de réchauffage avant le lancement, les interrupteurs ont lâché et le thermomètre est monté à 540 °C. L'isolation électrique a fondu, laissant des fils à nu à l'intérieur du réservoir. Ce 13 avril, il suffit d'une étincelle, lors de la mise en route du mélangeur, pour provoquer l'explosion.  
    Dans la confusion qui suit, personne n'est en mesure de dire ce qui s'est passé et l'équipage tente en vain de reconnecter les piles à combustible 1 et 3. Cela jusqu'à ce que Loveli informe, d'un ton flegmatique, les contrôleurs au sol qu'il voit du gaz s'échapper. "Compris, répond Lousma. Nous notons, il y a fuite." En fait, c'est l'oxygène qui s'échappe du réservoir 1 dont les circuits ont également été endommagés… "C'est à ce moment-là, lorsque Lovell a parlé de fuite, que nous avons compris la réelle nature du problème, raconte Kranz. Ça nous a fait l'effet d'une douche froide. Vous aurez beau passer toute la journée sur les données télémétriques, c'est avec la preuve visuelle qu'il y a une fuite quelque part que les chutes de pression et tutti quanti prennent d'un seul coup tout leur sens." Ainsi, pour la première fois dans l'histoire du programme américain de vols habités, des astronautes sentent planer sur eux l'ombre de la mort. Sy Liebergot, lui, porte le poids du monde sur ses épaules.  
   

Un des bricolages (manchon de fortune et adhésifs) sans lequel l'équipage en perdition ne serait pas rentré vivant, il a permis l'adaptation sur le module lunaire des filtres de traitement du gaz carbonique conçus pour le module de commande.

 
    L'équipe d'élite des contrôleurs de la Nasa possède la réputation de pouvoir résoudre à peu près n'importe quel problème sous la plus terrible des pressions, mais Liebergot n'a pour l'heure aucune solution miracle. Et chaque seconde qui passe lui laisse de moins en moins d'options. Très vite, il doit se rendre à l'évidence : plus question pour l'équipage de compter sur le module de commande. Seul espoir de survie pour les trois hommes : le module lunaire Aquarius, intact, ses six batteries et ses propres réserves d'eau et d'oxygène. "On pense au LEM comme canot de sauvetage", leur fait savoir Lousma. "Nous aussi", répond Swigert.  
    Quatre-vingt dix minutes se sont écoulées depuis l'explosion et une nouvelle équipe de contrôleurs a pris la relève sous la houlette de Glynn Lunney, trente-trois ans. Une tâche titanesque attend celui-ci. Le module de commande n'a plus que quelques minutes de puissance devant lui. Les astronautes doivent donc le plus rapidement possible mettre en route le module lunaire - une opération qui prend normalement deux heures et transférer toutes les données de navigation de l'ordinateur du module de commande à celui d'Aquarius avant qu'Odyssée ne tombe en panne. Faute de quoi, jamais l'ordinateur du LEM ne saura déterminer son orientation dans l'espace. Il est tout aussi important de suivre précisément la procédure d'extinction du module de commande. La moindre erreur, et l'équipage aura du mal à le rebrancher sur batteries pour sa rentrée atmosphérique. Une véritable course contre la montre s'engage. "Nous devions changer de vaisseau à 300'000 km de chez nous, tenter d'arracher tout ce que nous pouvions au module de commande, couper son alimentation et le laisser dans la meilleure configuration possible pour être réactivé plus tard", résume Lunney.  
   

Trois hommes transis de froid, en manque de vivres et de sommeil

 
    Trois heures après l'explosion, c'est chose faite. Reste à prendre une série de décisions qui, dans la mémoire des acteurs de l'époque, apparaissent toutes cruciales. A commencer par le choix d'une trajectoire de retour vers la Terre. "Si nous n'avions rien fait, se rappelle Lovell, nous aurions raté la Terre de quelque 64'000 km.  
   

Quelques minutes avant d'abandonner le module lunaire, Lovell, Swigert et Haise ont pu regarder s'éloigner le module de service. Au loin, la Lune. Restait à l'équipage à se caler sur le terminateur et à plonger vers la Terre.

 
    Nous avons décidé qu'il valait nettement mieux l'intercepter. Quitte à ne pas survivre, autant finir le vol chez nous." C'est ainsi qu'à 2 h 43 le 14 avril, moins de six heures après l'explosion, Lovell allume pour la première fois le moteur de descente du LEM. Une poussée de trente secondes qui doit amener Apollo 13 à s'échouer dans l'océan Indien quatre jours plus tard. Ce n'est pas le site d'amerrissage initialement retenu et aucun bateau de récupération ne navigue dans les parages. Mais cela vaut mieux que de rater la Terre. Deuxième urgence : gérer les réserves. Il y a de l'air à profusion à bord d'Aquarius et assez de nourriture pour quatre jours. Mais pour l'eau et l'électricité, c'est autre chose. Les réserves d'eau n'excèdent pas 169 litres. En temps normal, le refroidissement des circuits nécessite déjà quelque 3,2 litres par heure de quoi épuiser les réserves en 53 heures. De même, les six batteries du module sont conçues pour fournir un peu plus de 50 ampères par heure au cours d'une mission d'alunissage normale. Les contrôleurs au sol en concluent que la consommation d'électricité doit être réduite à environ 15 A/h - à peine de quoi faire tourner une télévision et un réfrigérateur sur Terre…  
    Tandis que l'équipe de Kranz s'escrime à déterminer quels systèmes doivent être coupés et lesquels doivent rester opérationnels, un autre problème surgit, menaçant de tuer l'équipage avant même le plus rapide des retours sur Terre. Odyssée et Aquarius utilisent tous deux des filtres d'hydroxyde de lithium pour évacuer le gaz carbonique de l'air de la cabine. Le LEM a assez de cartouches pour deux hommes durant 45 h. Le module de commande, lui, en possède à profusion… mais ses filtres ne s'adaptent pas aux réceptacles du module lunaire. Les ingénieurs ont deux jours pour éviter à l'équipage une mort par asphyxie. Dans le même temps, il faut programmer une deuxième poussée des moteurs, qui restera célèbre sous le nom d'allumage PC2. Celle-ci doit être réalisée après qu'Apollo 13 ait contourné notre satellite. Houston opte pour une poussée de quatre minutes et demie, garantissant cette fois un plongeon dans la zone de l'océan Pacifique initialement choisie, le vendredi à midi, heure de Houston. Mais ceci impose au préalable à l'équipage de vérifier l'acuité du système de guidage d'Aquarius. Or, depuis l'explosion, Apollo 13 est environné d'un scintillant nuage de débris et aucune des étoiles guides utilisées dans ce type de manoeuvre n'est identifiable… On doit donc se repérer au Soleil. Jim Lovell se souvient : "Ce fut vraiment un moment crucial, qui nous prouva que le système de navigation pouvait encore endurer un allumage critique."  
    Peu avant 18 h 30 ce mardi 14 avril, Apollo 13 disparaît derrière la Lune, survolant ses cratères à 240 km d'altitude. LovelI, le vétéran d'Apollo 8, laisse les deux bleus jouir un peu du spectacle. Puis tout le monde se remet au travail. Épuisé, transi de froid, l'équipage se démène pour exécuter à temps la liste des instructions préalables à l'allumage qui, finalement, a lieu avec succès à 20 h 41. En revanche, les tentatives pour dormir restent vaines. Dans le module de commande privé d'électricité et reconverti en dortoir, le thermomètre continue à chuter pour descendre finalement en dessous des 4 °C. A l'insu des contrôleurs au sol, Lovell décide de rationner l'eau potable à 177 ml par jour et par personne. Tous trois commencent à se déshydrater et Haise est victime d'une infection rénale. "C'était vraiment très pénible, se rappelle Lovell. Il faisait froid, humide, moite. Nous avons songé à enfiler nos scaphandres mais nous aurions été si balourds que nous avons eu peur d'actionner des interrupteurs par mégarde. C'était très, très pénible…"  
    Fort heureusement, les ingénieurs au sol ont de leur côté trouvé une solution pour le gaz carbonique.: un bricolage à l'aide de ruban adhésif, de carton et de sacs en plastique qui permet d'adapter des filtres de fortune sur les cartouches du module de commande. Mais une nouvelle épreuve surgit lorsqu'on s'aperçoit qu'Apollo 13 dévie lentement de sa trajectoire au risque d'aller ricocher sur l'atmosphère comme une pierre plate sur l'eau, voire de rater la Terre. Il faut procéder à un bref allumage de 14 secondes et à une correction de trajectoire que Lovell exécute en pilotage manuel pour amener le vaisseau jusqu'au milieu du couloir de rentrée, avec, dans la ligne de visée du module lunaire, le terminateur de la Terre.  
   

Rivé à son écran, Glynn Lunney, directeur de vol et patron de l'équipe noire. C'est dans cette salle de contrôle du centre spatial de Houston, auTexas, que s'est joué le sort d'Apollo 13.

 
    Reste à finaliser la liste d'instructions concernant la réactivation du module de commande et à la transmettre à l'équipage. Le responsable de la manoeuvre n'est autre que John Aaron, l'EECOM légendaire qui a sauvé la mission Apollo 12 lorsqu'un éclair avait frappé un booster de la Saturne durant le décollage. Celui-ci se souvient : "En temps normal, activer un module de commande prend plusieurs jours. Si nous avions suivi la procédure classique, jamais nous n'aurions réussi. J'ai décidé que l'équipage l'allumerait en aveugle, c'est-à-dire sans que le sol intervienne dans ce qui se passait là-haut." Une décision risquée "parce qu'il y avait là-bas trois hommes transis de froid, en manque de vivres, d'eau et, surtout, en manque cruel voire total de sommeil, qui devaient agir en aveugle et, qui plus est, à la perfection". La check-list est finalement bouclée au soir du 16 avril. Il faut deux heures à un Swigert exténué pour en noter chaque étape. Il répète les instructions à haute voix pour être sûr de ne pas faire d'erreur. Tout est prêt pour la rentrée. A 4 h ce vendredi 17 avril, Gene Kranz et son équipe prennent leur dernier quart. Le plongeon dans le Pacifique Sud est prévu pour 12 h 07, heure de Houston. À 7 h 15, après une ultime correction de trajectoire, les astronautes larguent le module de service et peuvent pour la première fois mesurer l'étendue des dégâts. Un véritable choc. "Il y a tout un côté du vaisseau qui manque !, s'exclame Loveli. A droite de l'antenne à grand gain, le panneau entier a été soufflé, pratiquement de la base au moteur."  
    Ces paroles glacent les contrôleurs au sol. L'explosion pourrait avoir fissuré le bouclier thermique du module de commande. De son côté, Swigert a lui aussi des ennuis. L'intérieur du module de commande est littéralement tapissé de gouttelettes de condensation. A coup sûr, il y en a autant derrière les panneaux, là où se logent des milliers de fils et de composants électriques. Activer le module risque de provoquer un court-circuit.  
   

Un silence radio qui fut presque deux minutes plus long que prévu

 
    Swigert croise les doigts et, à 9 h, entreprend de ramener Odyssée à la vie. Avec succès, au grand soulagement de tous. "C'était stupéfiant, poursuit Aaron. L'équipage exécuta l'opération à la perfection. Je n'ai pas le souvenir qu'ils aient raté une seule étape. " Odyssée est de nouveau en état de marche. Lovell et Haise ferment Aquarius et rejoignent Swigert dans le module de commande. A 10 h 43, celui-ci largue le module lunaire. A la vue de ce LEM qui s'éloigne en tournoyant avec grâce, Kerwin se fait le porte-parole de tout le monde lorsqu'il lance "Adieu Aquarius, et merci." Il n'y a désormais plus qu'à attendre tandis que le vaisseau file vers le limbe de la planète, progressivement accéléré sous l'effet de l'attraction gravitationnelle.  
    Une heure plus tard, à 11 h 52, Odyssée percute brusquement l'atmosphère à plus de 40'000 km/h. Le contact radio est coupé. Ce black-out radio est censé durer de trois à quatre minutes mais - dernière épreuve de ce sauvetage épique quatre minutes passent sans que le silence soit rompu. Pour Kranz, "le pire fut de voir s'écouler le black-out et de penser que ce satané vaisseau n'allait jamais resurgir. Et là, il n'y a strictement rien que vous puissiez faire. Ce fut presque deux minutes plus longues que prévu ! Pour moi, le pire fut d'avoir à reconnaître que le contrôle vous avait échappé et que ce qui devait arriver… allait arriver." La balise d'Odyssée est finalement repérée par un patrouilleur de l'US Air Force. Quelques instants plus tard, ses trois parachutes se déploient, ralentissant la capsule jusqu'à la tranquille vitesse de 30 km/h. Filmée par les caméras de la Nasa, la scène est relayée jusqu'à la salie de contrôle où, dans un tonnerre d'applaudissements, Gene Kranz, Glynn Lunney et tous ceux ayant pris part de près ou de loin au vol peuvent, cigare à la main, contempler avec fierté Odyssée se posant en douceur sur l'océan Pacifique 142 h 54 min 41 s après son lancement. La mission Apollo 13 s'achève enfin.  
   

La joie de Gene Kranz, le directeur de la mission : après des heures de tension, le module de commande vient de percer les nuages et descend doucement vers l'océan. Les trois hommes de la mission Apollo 13 sont sauvés.

 
    Lovell, Haise et Swigert vont être accueillis en héros aux États-Unis. Mais l'enthousiasme pour le coûteux programme lunaire avait déjà commence à décliner avant même le lancement d'Apollo 13. Une mission avait dû être annulée et, avant la fin de l'année 1970, deux autres vols seront rayés de la liste, dont l'un devait être commandé par Fred Haise. Lovell, Haise et Swigert savent qu'ils n'auront jamais plus l'occasion de visiter la Lune. Les deux premiers participeront au projet de navette spatiale avant de quitter la Nasa pour rejoindre le privé. Haise occupe à présent un poste de direction chez Grumman Corp., le constructeur du module lunaire. Lovell, lui, s'est orienté vers les télécommunications. Depuis peu à la retraite, il vient, avec le journaliste scientifique Jeffrey Kluger, d'écrire un best-seller racontant son aventure, Swigert quitte lui aussi la Nasa après l'affaire Apollo 13 pour se lancer dans la politique. Il est élu en 1982 à la Chambre des représentants mais meurt l'année suivante, en janvier, seulement trois jours avant son entrée en fonction. Gene Kranz abandonne sa charge de directeur de mission au Johnson Space Center en 1994. Il vole aujourd'hui sur un authentique bombardier B 17 de la Seconde Guerre mondiale et parcourt le pays, d'exhibitions en meetings aériens.  
    Glynn Lunney est président de la Rockwell International Space Operations Co., à Houston. John Aaron est toujours à la Nasa, au Johnson Space Center. Sy Liebergot travaillera jusqu'en 1988 sur le projet de station spatiale avant de quitter la Nasa pour rejoindre Rockwell. Il est remercié en octobre 1994, 24 ans après avoir réussi à apaiser ses vieux démons : "Durant les deux semaines qui suivirent la mission, je fus toutes les nuits réveillé par le même cauchemar, où je revivais toute cette satanée histoire :je surveillais les données, le réservoir explosait, et je ne m'en apercevais pas. Je devenais dingue ! Et puis, un jour, le même cauchemar… mais cette fois, je vois le réservoir d'oxygène exploser et je hurle à Kranz que ça ressemble à une histoire de réchauffeur dans le réservoir 2. Bref je maîtrise absolument tout. Et tout se passe comme je l'ai prévu. Je n'ai plus jamais fait ce rêve." Quant à la capsule Odyssée, elle est désormais exposée au Musée de l'air du Bourget, près de Paris.  
   

17 avril 1970. Alors qu'il est encore à bord du USS Iwo Jima, le navire qui a récupéré l'équipage, le commandant James Lovell peut découvrir dans la presse d'Honolulu le récit de son sauvetage.

 
   
 
   

De la réalité à la fiction

 
    Le 8 novembre 1995, est sorti sur les écrans français le film Apollo 13, de Ron Howard, dont le scénario est directement inspiré du livre signé par Jim LovelI et Jeffrey Kluger, Apollo 13, perdus dans l'espace, récit minutieux de l'aventure. Le film connaît un immense succès aux États-Unis. Qu'en pensent les véritables acteurs de l'affaire ?  
    Dans l'une des scènes les plus dramatiques du film, Tom Hanks/Jim Lovell, aux prises avec un module lunaire accidenté, tente une délicate correction de trajectoire. Et l'on voit le vaisseau filer littéralement le long de sa trajectoire, tout droit vers la planète Terre. Erreur, note le commandant Jim Lovell : "Tout au long de cette scène, l'allumage se fait dans la mauvaise direction ! En fait, il devait se faire perpendiculairement à la trajectoire !" C'est à ses yeux l'une des séquences les moins abouties techniquement dans un film dont il est tout de même "très satisfait, compte tenu de ce que Ron Howard a pu faire en deux heures et quinze minutes !  
    Lovell est le co-auteur du livre dont le film est tiré et n'est certes peut-être pas tou à fait objectif vu l'énorme succès que le film a rencontré aux Etats-Unis. Il n'empêche que Apollo 13 a été presque unanimement salué par les ingénieurs de l'agence spatiale américaine, anciens comme actuels. Ainsi, pour Glynn Lunney, l'ex-directeur de vol qui contribua à ramener la mission Apollo 13 sur Terre, Howard et ses collaborateurs "ont abordé l'histoire avec une honnêteté réelle. Je crois qu'ils ont fait honneur à tous ceux qui ont participé à la mission." Avant d'avoir vu le film, John Aaron, le légendaire contrôleur de vol grâce à qui le module de commande d'Apollo 13 a pu être réactivé avant sa rentrée atmosphérique, jurait ne pas avoir "trouvé un seul film qui se déroule dans l'espace et qui soit autre chose qu'une vaste idiotie". Mais "Apollo 13 rend bien, en deux heures, l'exaltation de la mission", avoue-t-il aujourd'hui. Seul bémol dans ce concert d'acclamations : Christopher Kraft, l'actuel directeur-adjoint du centre spatial Johnson à Houston, qui c'est refusé à voir le film. "Dans mon souvenir, la mission fut sans aucun doute un merveilleur exemple de travail d'équipe et de ce que les êtres humains peuvent accomplir sous pression. Mais ce ne fut certainement pas aussi théâtral que ce que les vrais protagonistes - ceux de la Nasa, pas ceux du film - veulent aujourd'hui nous faire croire."  
       
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