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    Ron Mueck, la vie format XXL  
    Sabrina Silamo - Arts Magazine, no. 76 - 2013-05-01      
    Du nouveau-né au vieillard alité, les êtres humains sculptés par l'artiste australien sont toujours disproportionnés.
Neuf d'entre eux, géants ou miniaturisés, envahissent la fondation Cartier, à Paris. Une exposition tout en chair.
 
   
 
    Elle porte au bout de chaque bras deux sacs de provision et serre contre sa poitrine, son bébé. Comme un troisième fardeau. Aucune tendresse n'émane de cette œuvre mettant en scène une mère et son enfant, rien que de la lassitude, de la fatigue, le poids du quotidien… Cette sculpture, intitulée Woman with Shopping, est une des nouvelles pièces conçues spécialement par Ron Mueck pour sa deuxième exposition parisienne, quinze ans à peine après avoir séduit le célèbre collectionneur britannique Charles Saatchi (découvreur des Young British Artists).  
   
 
   

Mask II, 2001, matériaux divers. 77 x 118 x 85 cm

 
   

Du Muppet Show à la Royal Academy of Arts

 
    À 38 ans, Ron Mueck, débarqué de Melbourne à Londres, via un court passage dans l'industrie du cinéma à Los Angeles, dirige sa propre société de fabrique de mannequins pour la publicité. Technicien respecté, ce fils de fabricants de jouets en bois et de poupées de chiffons déploie alors tout son talent au sein de l'équipe du Muppet Show. Mais en 1996, «Sensation», l'exposition collective des artistes de la collection Saatchi à la Royal Academy of Arts à Londres - où il présente Dead Dad, la réplique du corps de son père couché sur le dos à même le sol tel un gisant -, fait de lui un artiste. Dès lors, ses sculptures réalistes envahissent galeries et musées. «Réalistes oui, pas hyperréalistes, précise Grazia Quaroni, la commissaire de l'exposition de la fondation Cartier. Il est à l'opposé de ce mouvement américain né dans les années 1960 qui véhicule des informations sur un contexte social à un moment précis. Par exemple, Duane Hanson représente avec ses sculptures grandeur nature des corps figés dans une époque, en l'occurrence les années 1970, que les détails vestimentaires permettent de parfaitement documenter.»  
    Ron Mueck, lui, n'aborde pas le champ social, ses sculptures appartiennent au domaine de l'intime. Volontairement neutres - vêtements impersonnels et couleurs éteintes, visages inexpressifs et regards vides - elles se réfèrent à un «patrimoine de sensations connues, de l'ordre du vécu, même si parfois elles sont enfouies dans l'inconscient, poursuit la commissaire. Elles renvoient à ces souvenirs particuliers quand, enfant, on se glissait dans le lit de nos parents et que l'on s'y sentait tout petit.»  
   
 
   

Woman with Sticks, 2008, matériaux divers, 170 x 183 x 120 cm

 
   

Des sculptures qui touchent à l'universel

 
    Échelle, proportion…, l'artiste se joue de ces notions. Ces figures humaines, du garçonnet mesurant 5 mètres de haut au couple d'environ 40 centimètres, intriguent sans jamais agresser. Car tout est question de point de vue : celui de l'enfant qui, un jour, assumera le rôle de tuteur auprès de ses parents vieillissants; celui du spectateur dont la mémoire fait défaut, qui surestime certains événements et en occulte d'autres.  
    De la naissance (A Girl) à la mort (Dead Dad), le sculpteur immortalise chaque événement d'une vie ordinaire : enfance, adolescence, grossesse, vieillesse… «À l'image d'une roue qui tourne ou de l'horloge de la nature, les sculptures de Ron Mueck engendrent un sentiment dérangeant mais maîtrisable, une émotion toujours surmontable, commente Grazia Quaroni. D'ailleurs, s'il réussit à susciter la compassion, c'est parce que ces oeuvres touchent à l'universel.» Et qu'elles entraînent les spectateurs dans un face-à-face avec certains non-dits, certains tabous. «Il ne faut pas négliger l'aspect psychanalytique du travail de Ron Mueck, explique la commissaire. Je pense en particulier aux concepts d'archétype et d'inconscient collectif développés par Gustav Jung. Ron Mueck nous incite à aller aux sources de nous-mêmes. Bien sûr, ces oeuvres contiennent une partie culturelle, mais aussi une partie qui vient de la nuit des temps, des totems, de la mère…»  
   

Silicone, résine, polyester et fibre de verre

 
    Ne pas compter sur l'artiste pour apporter la moindre indication. Autodidacte, parti de la classe (fabrication de) mannequin vers la Biennale de Venise sans passer par une école d'art, Ron Mueck ne s'épanouit que dans la solitude de son atelier et de ses travaux manuels. «L'humilité que dégagent ses sculptures correspond bien à son caractère, livre la commissaire. Il suffit pour s'en convaincre d'observer la figure de l'homme nu sur son siège, Wild Man, installé dans une position de repli voire de défense comme si le public l'effrayait. Cependant, la taille monumentale de la sculpture donne également l'impression que même un perdant possède en lui quelque chose de titanesque, quelque chose qui le rapproche d'un dieu déchu.»  
   
 
   

Youth, 2009, matériaux divers, 65 x 28 x 16 cm

 
    Structure métallique, silicone, résine, polyester, peinture à l'huile, fibre de verre, poils et cheveux… de l'ébauche à la sculpture, des mois d'un travail méticuleux peuvent s'écouler avant d'obtenir la précision des gestes, l'exactitude de la chair, la souplesse supposée de l'épiderme. Pourtant, parmi les neuf sculptures exposées à la Fondation Cartier, trois sont inédites : Woman with Shopping, Couple under an Umbrella (deux personnes âgées exhibant leurs corps fatigués sur une plage ensoleillée) et Young Couple, des adolescents amoureux dont le garçon étreint - geste agressif ou protecteur ? - le poignet de la jeune fille. «Trois oeuvres en dix-huit mois, un record absolu pour Ron Mueck, qui travaille de façon autonome, c'est-à-dire jamais sur commande.»  
   
 
   

Still Life, 2009, matériaux divers, 215 x 89 x 50 cm

 
   

Scènes de rue et hommages à l'histoire de l'art

 
    Aussi puissantes et évocatrices que des arrêts sur image, elles sont inspirées «de rêves, de fables anciennes, de bandes dessinées ou de scènes de la rue où Ron Mueck prend parfois des photos à la va-vite, ou croque les passants, dévoile la commissaire. Mais ses sources peuvent aussi être plus diverses. Quand il sculpte un poulet plumé et suspendu par les pattes (Still Life), il travaille aussi bien à partir des images trouvées dans la presse en 2009 au moment de la grippe aviaire qu'à partir des traditionnelles natures mortes de la peinture flamande du XVIIe siècle. Quand il réalise ce jeune homme (Youth) qui relève son t-shirt pour observer la plaie qu'il porte au côté droit, il fait référence à la blessure du Christ, à l'incrédulité de saint Thomas, partagé entre le scepticisme et la foi, mais aussi au traitement de ce thème dans l'histoire de l'art et notamment dans la peinture du Caravage.» Et c'est en faisant surgir le rêve dans le réel, au-delà de l'infini souci du détail, que Ron Mueck renouvelle profondément la sculpture figurative contemporaine.  
   

18 mois, 3 sculptures, 50 minutes

 
    Autrement dit, le temps nécessaire à Ron Mueck pour créer trois nouvelles pièces et la durée du documentaire qui accompagne ce processus, du croquis à l'oeuvre finie. Ce film, composé de longs plans silencieux, montre les conditions de travail au quotidien de l'artiste, aidé d'un technicien et de deux assistants. l'atelier est étriqué, encombré de matériaux de toutes sortes dont se dégagent des photos, des planches anatomiques et des moulages en plâtre d'oreille, de pied … Still Life - Ron Mueck al Work, réalisé par Gautier Deblonde réussit à immerger le spectateur dans l'antre du sculpteur (filmant au plus près les différentes étapes de la création) tout en respectant son intimité. Un défi relevé de main de maître par ce photographe français installé à Londres, qui rencontra le sculpteur en 1999 à l'occasion d'une série d'images prises lors de la fabrication et de l'installation de la sculpture Boy au Millenium Dome.  
   
 
   
 
       
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