Bienvenue Arts Sciences Technologies Tutoriels Vrac  
  Histoire Littérature Musique Peinture Photographie Table  
 
 

Groupe  :   Invité

les Sarto's > Bienvenue > Arts > Keith Haring > Keith Haring cosmique et politique
 
    Keith Haring cosmique et politique  
    Fabrice Bousteau - Beaux Arts, no. 346 - 2013-04-01      
    Avec 250 oeuvres au Musée d'Art Moderne et 20 pièces monumentales au Centquatre, Paris consacre une rétrospective monstre à l'artiste américain mort du sida en 1990.
L'occasion de redécouvrir une oeuvre unique, mélange de toutes les cultures, nourrie de la rue, de l'histoire de l'art comme du LSD, et à la dimension profondément politique.
Flash-back.
 
   

«On me demande toujours : "Mais d'où vous viennent toutes ces idées ?" Je dis […] que je vis au XXe siècle et que j'absorbe des informations à un rythme de plus en plus rapide.»

 
   
 
   

Quand on assiste à la naissance d'une comète sur une planète magique…

 
    New York, 1980; dans les rues de Soho, de Tribeca et de l'East Village, des étudiants fauchés, des artistes, des graphistes, des musiciens, des DJs de house garage, des filles très sexy, des mecs androgynes, pop ou psyché, font bouger la ville. Les entrepôts abandonnés se louent pour rien; des jeunes excités par la musique et les stupéfiants créent et y vivent dans l'euphorie. Ce n'est pas un cliché, ce fut un moment. Jusqu'au milieu des années 1980, New York fut, dans ces quartiers-là, une sorte de bombe de vie, que l'oeuvre de Keith Haring symbolise plus que toute autre.  
   
 
   

Keith Haring dessinant sur un trottoir de Lawrence (Kansas) le 11 septembre 1981, photographié par le poète beat Allen Ginsberg.

 
    Keith Haring ? C'est l'histoire d'une comète, d'un jeune «provincial» à l'énergie irradiante, qui vient étudier l'art à New York en 1978 et y meurt en 1990 du sida, au faîte de sa gloire. En une décennie, ce jeune prodige aura réussi à séduire aussi bien le Japon que l'Europe, le «grand public» que les médias, et suffisamment de collectionneurs pour que l'argent coule à flots. La seule reconnaissance qu'il n'obtiendra jamais de son vivant - à son grand désarroi -, est celle des musées américains. Keith Haring note dans son journal, en janvier 1988, qu'il n'est pas étonnant que le MoMA n'ait «jamais exposé la moindre de [ses] oeuvres» quand on sait que celui-ci «n'a qu'un seul Warhol à ses murs», De fait, sa première exposition monographique dans un musée date de 1985; elle a eu lieu en France, au Capc de Bordeaux !  
   
 
   

Keith Haring dans le metro new·yorkais en 1983, photographié par Laura Levine

 
   

Là où l'on découvre que l'artiste du métro de New York est un intellectuel et un travailleur acharné…

 
    Né en mai 1958 en Pennsylvanie (comme Warhol trente ans plus tôt !), Keith, enfant, dessinait déjà compulsivement, encouragé par un père fou de dessin. Adolescent, Keith écoute Aerosmith, les Beatles, adore Grateful Dead et expérimente drogues et alcool. Inscrit à 18 ans dans une école de Pittsburgh qui forme au dessin publicitaire, il s'en échappe deux ans plus tard et rejoint la School of Visual Arts à New York. Contrairement à l'image d'un Haring déjanté, la lecture de son journal (publié chez Flammarion, à lire absolument) révèle à quel point il fut un travailleur acharné, un lecteur vorace, un visiteur assidu d'expositions, qui analysait en permanence la technique des artistes. À 19 ans, il livre déjà des réflexions esthétiques et politiques surprenantes, pour ne pas dire exceptionnelles; «Le public est ignoré de la plupart des artistes contemporains… Je veux créer un art qui soit vécu et exploré par le plus grand nombre d'individus possibles avec le plus grand nombre d'idées individuelles possibles sur l'oeuvre sans qu'aucune signification finale ne soit imposée. C'est le spectateur qui crée la réalité, le sens, la conception de l'oeuvre.» L'appétit de savoir de Keith Haring, qu'il soit rationnel ou irrationnel, guide ses recherches. Irrationnel par l'usage de la drogue; «Le dessin que j'ai fait durant mon premier trip [au LSD], se souvient-il en 1985, a semé les germes de tout le travail que j'ai fait par la suite et s'est développé en une vision du monde et une méthode de travail esthérique.» Irrationnel également par ses croyances en une énergie universelle et magique, alchimique et chamanique : «Le dessin n'a pas beaucoup changé depuis les temps préhistoriques. Il rapproche l'homme du monde. Il vit par sa magie propre», écrit-il en mars 1982. Ou encore : «Tout dessin est une performance et un rituel» (1984). Parallèlement à ses expériences «cosmiques», Haring se nourrit d'histoire de l'art, de littérature, de poésie, de philosophie et de sémiotique. Citant le romancier de la Beat Generation William S. Burroughs comme figure tutélaire, il est aussi fortement marqué par la lecture d'Anticultural Positions, une allocution donnée en 1951 par Jean Dubuffet à Chicago où l'artiste expose sa vision de l'art. Le panthéon intellectuel de Haring déborde de poètes et écrivains français : Artaud, Genet, Jarry, Barthes, Rimbaud et Sartre… Fasciné par Hogarth pour sa vision de la comédie sociale, par Goya pour sa série des Désastres de la guerre, par Pierre Alechinsky (dont il voit une exposition en 1977) pour son sens des lignes, Haring n'a de cesse de travailler son style et d'expérimenter de nouvelles techniques. À 20 ans, il passe ainsi plusieurs jours à apprendre à peindre des deux mains en simultané ! Haring est un athlète de l'art, qui cherche toujours à se surpasser. Sa légendaire rapidité d'exécution n'est pas innée, eUe résulte d'un entraînement hors norme, tel celui d'un sportif de haut niveau.  
   
 
   

Untitled, 25 août 1983, acrylique sur bâche vinyle, 185.5 x 185.5 cm.
Un dessin sous influence aztèque qui évoque les effets du LDS sur la pensée de Haring.

 
   

«Un flot d'informations […] que je fais transiter par mon propre imaginaire et que je déverse à nouveau dans le monde.»

 
   
 
   

Untitled, 1982, encre vinylique sur bâche vinyle. 182,9 x 182,9 cm.
Le bâton rompu symbolise pour l'artiste la volonté de lutter contre l'ordre établi des organisations politiques ou religieuses, comme en témoigne ici la croix à droite de l'image.

 
   

Pourquoi il suffit de plonger dans l'oeuvre de Haring pour devenir cosmique…

 
    À 20 ans à peine, Keith se fait remarquer à New York en recouvrant un nombre incroyable de stations de métro de ses «peintures à la craie». Contrairement aux très nombreux graffeurs du métro (de 1971 à 1978, près de 10'000 tagueurs y ont été arrêtés), Haring n'y fait pas de «graff» mais de l'art «underground» et populaire. Ses descentes dans le métro tiennent de la performance. Un photographe, Tseng Kwong Chi, le shoote en permanence, même quand la police l'arrête. Il court, repère une pub qui l'intéresse, en recouvre une partie avec du papier craft noir et dessine à la craie blanche en deux minutes un petit personnage un peu robotisé, simple et psyché à la fois. En quelques traits, Haring transforme une banale publicité en une image poétique et souvent politique, qui ne laisse personne indifférent. Son génie, c'est d'abord cela : une incroyable capacité à métamorphoser une surface ou un objet sans qualité en un espace extraordinaire qui «parle» à tout le monde. C'est un alchimiste, qui cherche davantage à propulser l'art au coeur de la foule qu'à séduire le milieu de l'art. Victime de son succès, il arrêtera en 1986 ses interventions dans le métro, fatigué d'être traqué par des collectionneurs qui arrachaient ses dessins quelques minutes après qu'il les avait réalisés ! Car Haring exercera rapidement une fascination sur les médias et le public. Sur les milliers de photos prises de lui, il semble toujours fixer l'objectif. Oreilles décollées, cheveux courts, regard direct de mec légèrement ébahi, bien foutu mais pas trop, Keith Haring a tout de l'Américain cool middle class. Sauf ses lunettes. Classiques par leur forme (ronde, légèrement biseautée), elles sont chaque jour différentes, bleues, rouges, roses, peintes ou strassées. Infatigable, Haring travaille en musique le jour (de Steve Reich au rock, en passant par le jazz et le classique) et écume clubs et saunas gay la nuit, souvent complètement défoncé au LSD et irradiant une grande énergie sexuelle, en dépit de son apparente timidité. Il dessinera d'ailleurs toute sa vie des centaines de pénis.  
   
 
   

Keith Haring par Philippe Bonan, juin 1989

 
    C'est dans ce contexte, au Club 57, repaire de la scène alternative situé dans les sous-sols d'une église près de Saint Mark's Place, qu'Haring se fera véritablement connaître en 1980. Une nuit, il recouvre le sol et les murs du club de plastique noir sur lequel il dessine au feutre or et argent. Tous les témoins racontent avoir été hallucinés par la nouveauté et la force de son installation. Au lieu d'accrocher des dessins, Haring avait transformé l'espace de cette boîte en terrain de jeu artistique.  
   
 
   

Untitled, 25 mai 1985, acrylique sur toile, 295 x 457 cm.
Un cerveau qui explose dans l'écran d'un ordinateur… Haring s'est inquiété très tôt des dangers que pouvait représenter le numérique pour le futur de l'homme : «La technologie progresse peut-être trop vite pour que nous puissions suivre» note-t-il en 1984.

 
    Dans la nuit, la rumeur qu'il se passait «quelque chose d'extraordinaire» au Club 57 fut telle qu'Andy Warhol débarqua, accompagné du galeriste Tony Shafrazi. Warhol l'invite à déjeuner le lendemain à la Factory, Shafrazi lui propose une exposition dans sa galerie. C'est à la suite de cette performance au Club 57 que sont nés le Radiant Babies [«bébés rayonnants»] et le mythe Haring. «La raison pour laquelle le bébé est devenu mon logo ou ma signature, c'est qu'il est l'expérience la plus pure et la plus positive de l'expérience humaine.»  
   
 
   

Icons 4, 1990, sérigraphie, 53,5 x 63.5 cm.
Pourquoi les Radiant Babies sont-ils devenus si iconiques ? Parce que «les bébés représentent les possibilités de l'avenir, l'intuition de la perfection», répond leur créateur.

 
    Le style Haring, c'est la répétition infinie de formes synthétiques aux couleurs vives, éclairantes sur tous supports et soulignées de noir. Un récit permanent où l'on trouve bébés à quatre pattes, dauphins, postes de télévision, chiens qui jappent, serpents, anges, danseurs, silhouettes androgynes, réveils, soucoupes volantes et pyramides. Si son univers parle à tous, c'est qu'il réinvestit les territoires de l'enfance et les projette dans l'histoire contemporaine, avec des thèmes tels que l'asservissement aux technologies, la puissance du sexe, la société de consommation…  
   
 
   

Keith Haring peignant sur un mur jaune, en mai 1985.

 
    Précipité des années 1980, son style mi-enfantin mi-psychédélique cherche à réactiver l'imagination de chacun. Haring n'hésite pas, par exemple, à faire sursauter les piétons en placardant sur les trottoirs des titres de journaux «découpés-recollés» comme «Reagan assassiné par un héros de la police» ou "Le pape tué par un otage libéré». Haring, c'est donc et surtout un art affranchi, libre et populaire qui lutte contre l'art «muséifié». Lui qui se dit «dégoûté» par la peinture à l'huile et la toile peindra ainsi sur toutes les surfaces possibles en privilégiant l'acrylique et le marqueur. Ses supports sont sans limites : bâches plastiques (il fut le premier à les utiliser), réfrigérateurs, voitures, berceaux, skate-boards, mais aussi un dirigeable (pour le bicentenaire de la Révolution française en 1989), le corps de Grace Jones et le mur de Berlin ! Il peint avec une rapidité époustouflante sans dessin préparatoire. Et, dès 1982, il exercera son art dans le monde entier, passant d'un avion à l'autre, de l'Europe au Japon, des États-Unis à Paris ou Rome (qu'il affectionnait particulièrement), emmenant souvent généreusement sa bande en Concorde.  
   
 
   

À l'ouverture du Pop Shop, à New York, en 1986.

 
   
 
   

Affiche de l'exposition de Keith Haring à la Tony Shafrazi Gallery de New York, 7 Janvier 1984, impression offset, 89.5 x 59 cm.
Une affiche qui traduit l'intérêt de Haring pour les cultures dites primitives et l'art corporel.

 
   

Et si Keith Haring était avant tout un artiste politique…

 
    On sait combien Haring s'est engagé dans la lutte contre le sida, mais ce que l'on sait moins, c'est qu'il s'est mobilisé en faveur de mille causes, militant contre le nucléaire (en 1982, il réalise à ses frais 20'000 posters, qu'il distribue avec des amis), la famine en Afrique, l'apartheid, l'illettrisme… Entre 1982 et 1989, il signe ainsi plus de 50 oeuvres publiques monumentales au profit d'associations caritatives, d'hôpitaux («l'art peut apporter quelque chose au processus de guérison»), de crèches et d'orphelinats à travers le monde. Il réalisera également un très grand nombre de murs peints avec des collectifs d'enfants. Cette dimension politique et sociale de son art est au coeur de l'exposition du musée d'Art moderne de la Ville de Paris. Les commissaires, Dieter Buchhart et Odile Burluraux, ont cherché à montrer à travers un choix d'oeuvres exceptionnel comment Haring s'éleva contre la religion, le racisme, le capitalisme, les abus de l'autorité publique, les icônes de la consommation (de Coca à Disney), les mass media, et envisagea, bien avant tout le monde, la puissance mais aussi les dangers de l'ère numérique. Dotées d'une arme imparable - l'humour - et d'un impact visuel unique, ses attaques ne connaissent pas de limites.  
   
 
   

Affiche «Free South Africa», 1985, impression offset, 122 x 122 cm.
La lutte contre l'apartheid fut l'une des causes pour lesquelles Keith Haring se mobilisa. Il distribua cette affiche dans Central Park.

 
    Le marché de l'art, qui le fait pourtant vivre, n'est pas épargné : «Un collectionneur comme Saatchi ou une banque, c'est pareil, écrit-il. Le marché de l'art est une des organisations les plus dangereuses, les plus parasites, les plus corrompues du monde, avec l'Église catholique et le système judiciaire américain.» Pour s'affranchir du marché, Haring, totalement en avance sur son temps, ouvre à New York en 1986, puis à Tokyo, un «Pop Shop», où il vend tee-shirts, badges, posters et objets divers pour rendre son oeuvre accessible à tous. Une obsession : «Le public a besoin de l'art et il est de la responsabilité de celui qui se proclame artiste de ne pas faire de l'art bourgeois pour les privilégiés en ignorant les masses», écrivit-il déjà à 19 ans ! Pari réussi : quinze ans après sa mort, son oeuvre séduit toujours plus de public. Sans avoir pu éviter toutefois sa récupération par le marché de l'art : au cours de la dernière décennie, la cote de Keith Haring a été multipliée par 10.  
   
 
   

Safe Sex, 20 octobre 1985, acrylique sur toile, 304,8 x 304,8 cm.
Face aux décès de plusieurs de ses amis, Haring conçoit à partir de 1985 une série d'oeuvres incitant chacun à se protéger. Les points rouges sur les corps symbolisent le virus du sida.

 
   
 
   

Untitled (For James Ensor), 5 mai 1989, acrylique sur toile, 2 panneaux : 100 x 100 x 1.5 cm (chacun).
Après avoir été diagnostique malade. Haring crée ce diptyque où un squelette urine sur une fleur qui grossit : une manière de dire que la vie continue, même sans l'artiste.

 
       
  top Beaux Arts, no. 346 - 2013-04-01