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       - La vie au son des cloches  
    Jean-François Mandat - Les cahiers de Science & Vie, no.134 - 2013-01-01      
    Dès le Moyen Age, ces instruments de l'Eglise n'ont eu cesse de rappeler aux paroissiens leur devoir religieux.  
    Les cloches et leurs nombreuses sonneries au rythme des divers offices on été le marqueur principal du temps de la vie quotidienne des vilels et des villages.  
    L'historien Lucien Febvre disait qu'à la Renaissance le calendrier «parlait chrétien». L'expression peut s'appliquer au Moyen Âge. L'Église affirme alors sa mainmise totale sur le temps. Toute l'année s'organise en fonction de la liturgie chrétienne : Pâques, Noël et les grands moments du calendrier sont des fêtes religieuses. En dictant la tonalité des jours de l'année, l'Église régente la vie des hommes et des femmes. Ainsi le travail est interdit les jours de fête. Les périodes de pénitence (notamment l'Avent, le Carême) sont marquées par le jeûne et l'abstinence sexuelle. Mais l'Église n'imprime pas seulement sa marque sur le calendrier annuel. Elle fixe le rythme du temps quotidien. Les sonneries des cloches, plusieurs fois par jour, matérialisent cette emprise. Leur histoire a longtemps été négligée. Aujourd'hui, les historiens s'y intéressent de plus en plus et montrent qu'elles étaient un élément essentiel du paysage sonore du Moyen Âge. L'histoire des cloches commence dans les monastères au VIe siècle. La tâche des moines consiste à prier pour assurer le salut de tous. Les offices sont les moments privilégiés de leur mission, Ce sont les Laudes (à l'aurore), Prime (à la première heure du jour), Tierce (troisième heure du jour), Sexte (sixième heure du jour), None (neuvième heure du jour), Vêpres (le soir), Complies (avant le coucher), Mâtines (au milieu de la nuit). Pour un moine, l'exactitude aux offices est un devoir absolu : «Elle s'impose d'abord parce qu'un retard supposerait un manquement à la règle. Or l'obéissance est la première vertu du moine. Cette présence commune correspond aussi à La nécessité de prier tous ensemble. Par ailleurs, cette exigence répond aussi à une conception militaire de la prière, On pense que celle-ci sera d'autant plus efficace que les orants seront nombreux, de même qu'une armée qui compte plus de soldats a de meilleures chances de l'emporter sur le champ de bataille», explique Laurent Feller, spécialiste du Moyen Âge, professeur à l'université de Paris-I. Pour déterminer l'heure des offices, les monastères disposent de cadrans solaires, de clepsydres, de sabliers. À partir de cette estimation, on sonne les cloches pour réunir la communauté. Dès le VIIe siècle, cette utilisation déborde le cadre des monastères, Les églises se dotent de cloches et de clochers. Dès lors, la vie quotidienne des chrétiens se fait au rythme de ces sonneries journalières.  
   

Pourquoi entend-on les cloches au loin ?

 
    A la demande de l'Acirene, qui explore la notion de paysage sonore, Cécile Regnault et son équipe ont réalisé des études expérimentales fondées sur des prises de son quadriphonique, Grâce à ces données de terrain, ils sont parvenus à un certain nombre de conclusions sur la perception des cloches : «Ce qui compte, ce n'est pas l'intensité sonore à la source, c'est-à-dire le fait que la cloche produise un son de 80 ou 100 décibels. La propagation du son dépend avant tout de l'effet d'émergence de la cloche au sein d'un environnement sonore. Il est fonction de son timbre et de ses harmoniques. Plus une cloche est grosse, plus sa note fondamentale est grave. Ce type de son se projette dans toutes les directions avec une longueur d'onde très grande. Les cloches plus petites, plus aiguës, ont au contraire une longueur d'onde plus courte et plus ciblée. Mais l'ampleur du signal sonore est fortement influencée par le site. Si le clocher est bâti sur un promontoire, ou adossé à une falaise, le son circule sans problème dans toutes les directions. S'il se trouve dans une combe, le son est clair mais sans grande portée. La propagation du son dépend aussi de la nature des sols, Les plus durs, qui réfléchissent le son, se révèlent très favorables. Les moments de la journée comptent aussi beaucoup : le soir, et surtout le matin, sont caractérisés par une grande clarté auditive», explique la chercheuse, directrice de l'Acirene.  
   

 

 
   
 
   

Les clochers et leurs cloches étaient un élément essentiel du paysage visuel et sonore du Moyen Âge. Ici, la cathédrale de Bamberg, en Bavière. achevée en 1237. (Hartmann Schedei, Liber Chronicorum, 1493)

 
   

À l'aurore, les laudes, le soir, les vêpres, la nuit, les matines…

 
    Dans les textes, les cloches sont désignées par une grande diversité de termes : campana, nola, titinnabula, squilla, clocca, cymbalum, signum… L'archéologue et historien Thierry Gonon, dans son ouvrage Les cloches en France au Moyen Âge, a montré que ce vocabulaire renvoie à des objets de taille différente : la squilla et la nola, plus petites, servent à annoncer des activités (par exemple, les repas), tandis que les plus grosses cloches (campana) sont dédiées aux offices.  
   
 
   

Au VIe s., les premières cloches, frappées avec un maillet, servaient essentiellement à appeler les moines aux offices religieux. (Extrait des Très riches heures du duc de Berry, XVe s.)

 
    Les cloches sont des objets à pan, D'abord par l'investissement qu'elles mobilisent : couler une cloche revient très cher, à commencer par le métal qu'il faut fondre pour obtenir le bronze, c'est-à-dire environ 80% de cuivre, 20% d'étain. Leur fabrication, qui implique aussi des équipes d'artisans et de maneuvres, peut prendre des mois, voire des années. Les cloches sont également exceptionnelles par leur statut. Elles sont presque considérées comme des personnes, et portent un nom, souvent féminin (comme Clairelle), qui leur est conféré au cours d'une cérémonie de bénédiction. On leur attribue un pouvoir surnaturel : celui d'éloigner la grêle, la foudre… ou la peste.  
   

Monopoliser l'espace sonore

 
    Ces cloches se laissent rarement oublier. À la cathédrale de Tournai, par exemple, souligne l'historien belge Jacques Pycke , spécialiste du Moyen Âge et professeur à l'université catholique de Louvain, elles sonnent plus d'une demi-heure à Mâtines et à Vêpres. Prime dure 30 minutes, et None 22 minutes. Tout cela donne l'impression d'une monopolisation, voire d'une saturation de l'espace sonore.  
   
 
   

Toujours présente, l'église veille à donner le rythme des journées en sonnant les différents offices. (III. tirée des Heures dites de Chappes par Jean de Montluçon, XVe s.)

 
   

Ces messages sonores rappellent en permanence la présence divine

 
    Cette omniprésence est accentuée par la bonne propagation de ces signaux. Des études acoustiques récentes menées par l'Acirene (association rassemblant des architectes, des urbanistes, des paysagistes, des historiens pour explorer la notion de «paysage sonore») ont montré que pour un clocher de sept mètres de hauteur, situé au milieu d'un village, le son peut être perçu jusqu'à 3,5 kilomètres et plus.  
    La régularité du tintement des cloches, ainsi que sa portée, expliquent pourquoi la vie sociale et économique se calque sur elles : à Paris, le Parlement se réunit jusqu'à la cloche de None. À Bruges, la cour de justice entend les appels jusqu'à Vêpres. Manifestement, les cloches constituent un repère temporel important. Au début du XIIIe siècle, l'érudit Jean de Garlande, professeur d'université, explique l'origine du mot campagna (campagne) en le rapprochant du mot latin campana (cloches) : en effet, les habitants des campagnes, dit-il, «ne pouvaient déterminer le temps autrement qu'à l'aide de cloches». Derrière cette étymologie fantaisiste perce un mépris à peine voilé pour les paysans. On peut penser pourtant que les citadins se référaient tout autant aux cloches des églises, au moins jusqu'à la généralisation de l'horloge mécanique.  
   
 
   

Le signal marqué par le son des cloches continuera, surtout dans les campagnes, de revêtir une grande importance. Ici, une toile de Jean-François Millet peinte en 1859.

 
    En sonnant les heures des différents offices, l'Église sait que la plupart des chrétiens, tout à leur travail, ne peuvent s'y rendre. Alors pourquoi le fait-elle ? Est-ce pour donner à tous un repère temporel ou bien faut-il y voir des raisons surtout symboliques ? Pour l'historienne Laure Leroux, auteur de Les sonneries de Tournai au Moyen Âge, les cloches ne sont pas des pré-horloges : «Elles ont vocation à être collectives avant d'être ponctuelles. Elles donnent un temps pour la communauté : il s'agit de commencer et de s'arrêter ensemble. Ces messages sonores sont faits pour rythmer La journée, non pour donner une mesure exacte. Mais surtout, elles ont un autre rôle essentiel : celui d'un rappel de la présence divine tout au long du jour. À ce signal les chrétiens doivent répondre, dès qu'ils le peuvent, par la prière», explique-t-elle.  
   

Des sons de cloches démultipliés

 
    En ville, le monopole des cloches d'église est contesté par les municipalités naissantes. Ainsi à Tournai, le pouvoir laïque possède une cloche du travail, le «wigneron», des cloches de guet, pour l'ouverture et la fermeture des portes de la ville, une cloche utilisée notamment pour réunir les magistrats de Tournai, «la bancloque". Si l'on ajoute les cloches civiles aux innombrables sonneries d'église, on peut se demander si tous ces signaux ne finissent pas par se brouiller. À Tournai, on ne compte pas moins de 70 cloches religieuses réparties sur 185 hectares. Est-il possible que les habitants du Moyen Âge perçoivent distinctement ces différents signaux ? Pour l'historien Jean-Pierre Gutton, qui a écrit «Bruits et sons dans notre histoire», les hommes du Moyen Âge identifient ces sonneries; «Chaque cloche a un son plus ou moins argentin […]. On connaît ainsi la note de sa paroisse. À Lyon, L'église Saint-Pierre donne le si, Saine-François le ré, Saint-Georges le mi, la cathédrale Saine-Jean le la», écrit-il.  
   

Avertir des décès et des périls

 
    Les habitants du Moyen Âge prêtent aux cloches une attention d'autant plus vive qu'elles transmettent parfois des messages essentiels : le tocsin les avertit d'un péril imminent. Le glas annonce la mort d'un membre de la communauté par sa sonnerie grave, qui donne des indications sur l'identité du défunt : deux fois pour une femme, trois pour un homme. Quand il s'agit d'un clerc, on frappe un nombre de coups qui correspond à sa place dans la hiérarchie ecclésiastique. Autrement dit, dans un petit village, quand on entend le glas, on sait qui vient de passer de vie à trépas.  
    Les cloches ne sont pas les seuls repères temporels. Leurs indications sont relayées ou corroborées par les bruits ou rythmes naturels; chants d'oiseaux, cris d'animaux (à la campagne comme à la ville) ou tout simplement l'intensité de la lumière. En été, les tanneurs de Paris travaillent du lever au coucher du soleil. En hiver, quand le ciel est couvert, et qu'on ne peut discerner le soleil, ils travaillent tant qu'il fait assez jour pour différencier deux pièces de monnaie ressemblantes, la livre tournois et la livre parisis. Mais, au Moyen Âge, l'imprécision n'a pas la valeur que nous lui accordons aujourd'hui. Les cloches sont donc adaptées à une époque qui a besoin de repères plus que d'exactitude. Ensuite, cette référence temporelle perdra son monopole mais gardera, notamment à la campagne, une grande importance pendant longtemps. On le voit avec l'Angélus, le tableau le plus célèbre de Jean-François Millet, daté de 1859. Deux laboureurs viennent de poser leurs outils et se mettent à prier. Bien entendu, ils n'ont pas de montre. Pourtant ils savent qu'il est l'heure d'interrompre leur travail pour réciter quelques Ave Maria. L'explication de leur geste se trouve à l'arrière-plan; au loin dans la brume, une église vient de sonner l'Angélus du soir.  
   

Quand les cloches se taisent

 
    Les gens du Moyen Âge étaient tellement accoutumés au son des cloches que lorsque celles-ci cessaient de sonner, un sentiment de fin du monde s'emparait d'eux. Cette interruption des cloches se produisait trois jours par an, à Pâques, pour commémorer la Passion et la mort du Christ. C'est ce qu'on appelle le «triduum». Nous savons que le silence des cloches, pendant ces jours-là, était presque insupportable. Un chanoine de la cathédrale de Tournai Jean Cousin (cité par Laure Leroux) écrit au XIVe siècle qu'il lui tarde d'arriver au bout de ces trois jours, «quand ce ne serait que pour n'être plus longtemps privé du son ordinaire des cloches».  
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