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    Copernic, disciple du Quattrocento  
    Bernard Maitte - Ciel & Espace, no. 502 - 2012-03-01      
    Où Nicolas Copernic trouva-t-il l'audace d'arracher la Terre de son trône, au centre de l'Univers ?
Dans les ouvrages des vieux maîtres grecs, mais pas uniquement.
Formé en Italie, le père de l'héliocentrisme a aussi été influencé par l'esthétique des artistes de la Renaissance.
 
    Mars 1543 : Johann Petreius publie à Nuremberg le De Revolutionibus erbium coelestium du chanoine Nicolas Copernic, qui meurt peu après, en mai. En ces temps, parler du ciel doit se faire avec prudence. Le pape Paul III a convoqué le concile de Trente l'année précédente pour répondre à Martin Luther. Les Réformes, catholique ou "protestantes" en viennent à réaffirmer le sens littéral de l'Ecriture, position qui était minoritaire au Moyen-Âge et à l'aube de la Renaissance. Pourtant, dans son ouvrage, Copernic ne propose rien moins que de déloger la Terre de sa place fixe au centre de l'Univers, rompant ainsi avec deux millénaires d'astronomie.  
   

L'Italie joua un grand rôle dans la formation intellectuelle du jeune Nicolas Copernic (ici, une gravure de 1896). Il y étudia entre 1496 et 1503.

 
Chronologie   1435 Leone Battista Alberti publie De Picture, sur les lois de la perspective.
1492 À Florence, Marsile Ficin publie De la lumière, où le Soleil occupe un rôle central.
1496 Copernic. 23 ans, s'inscrit à l' université de Bologne, Il reste sept ans en Italie.
1533 Hans Holbein le jeune peint Les ambassadeurs, dont l'un des motifs [une tête de mort en anamorphose] se révèle quand on change de point de vue-
1543 Publication du De Revolutionibus orbium coelestium [Des révolutions des sphè res célestes]. peu avant la disparition de Copernic.
 
    Cette hardiesse d'esprit, il n'en fait pas preuve en raison des maigres arguments observationnels dont il dispose. Et encore moins pour s'opposer au pape, dédicataire de l'oeuvre. Si Copernic trouve la force de dépasser Ptolémée, s'il ose avancer un nouveau système du monde, c'est parce qu'il juge son harmonie supérieure. Quarante ans plus tôt, étudiant à Bologne, Padoue, Rome ou Ferrare, le jeune homme s'est en effet laissé séduire par une nouvelle esthétique, celle de la Renaissance italienne -le Quattrocento.  
   

La cité idéale témoigne de la préoccupation nouvelle des peintres du XVe siècle pour la perspective.

 
    Nicolas Copernic est né en 1473 à Toruñ. Son père, diplomate, meurt alors qu'il a 10 ans. L'enfant est pris en charge par son oncle maternel, ecclésiastique, qui appartient à la suite du primat de Pologne et deviendra évêque de Warmie (1489). En 1491, celui-ci inscrit son neveu à l'université de Cracovie. Copernic y apprend les mathématiques et l'astronomie de maîtres éminents - qui ne font nulle mention d'un possible mouvement de la Terre - mais il n'achève pas ses études car, en 1495, son oncle le fait élire chanoine de Warmie. Copernic a 22 ans. L'élection lui réserve des revenus importants, mais elle est contestée. Alors, en attendant que l'oncle règle le problème, il part en Italie.  
    Il y règne, à cette époque, une riche atmosphère intellectuelle. L'enseignement officiel reste aristotélicien et ses défenseurs (les péripatéticiens) dominent les universités et les Congrégations. Mais à la cour des mécènes, à Florence, Bologne, Padoue, Venise ou Rome, les arts et les savoirs se laïcisent. Pour dépasser Aristote, les érudits se tournent vers le pythagorisme, le platonisme, la philosophie occulte, l'astrologie, la chimie, la magie… ils déclinent le "jeu des possibles", favorisé par la diffusion de l'imprimerie. Les oeuvres de philosophes du Moyen-Âge qui avaient mis en doute l'immobilité de la Terre (Nicole Oresrne, Nicolas de Cuse) sont ainsi imprimées.  
   

La richesse intellectuelle de l'Italie

 
    Copernic prend-il connaissance de ces ouvrages ? Impossible de répondre. En revanche, il se plaît en Italie. Inscrit en droit canon à l'université de Bologne en 1496, il y prolonge son séjour l'année suivante malgré la confirmation de son élection comme chanoine. L'année du jubilé de 1500 le voit à Rome. Pour éviter son retour en Warmie, prévu pour 1501, lui qui refuse de devenir prêtre (même pour succéder à son oncle) obtient un congé supplémentaire de deux années "pour étudier la médecine". il va à Padoue, où les études durent trois ans et ne lui permettront pas d'obtenir le diplôme. Finalement, pour ne pas rentrer bredouille, il s'inscrit en droit canon à Ferrare où il est proclamé docteur en mai 1503. Lorsqu'il rentre en Warmie, quelques mois plus tard, Copernic a 30 ans et a vécu le quart de son existence en Italie. Il a séjourné à Bologne chez l'astronome Domenico Novara, qui défie Ptolémée. Il a fait avec lui des observations et pris connaissance de l'œuvre de l'astronome allemand Regiomontanus (1436-1476), qui contredit Ptolémée sur le diamètre apparent de la Lune. Pour approfondir cette contestation, il a appris le grec, lu dans cette langue Héraclide du Pont, qui affecte à la Terre une rotation propre. Il a aussi étudié Plutarque, qui abandonne la distinction des mondes sub et supralunaires, et pris connaissance par lui et par Aristote des positions d'Aristarque de Samos (310-230 av. J.-C.), un pythagoricien qui plaçait le Soleil au centre du monde.  
    Comme en témoignent deux autoportraits réalisés vers 1506 (genre pratiquement inconnu dans l'art médiéval, l'autoportrait devient seulement à la mode dans l'Italie de la Renaissance), Copernic s'est aussi imprégné d'une esthétique nouvelle pendant ses années transalpines. Le petit texte dans lequel il couche les idées novatrices qu'il développera plus tard, le Commentariolus, en porte la trace dès 1509.  
   

L'art des perspectivistes

 
    C'est l'unification du ciel et de la Terre, dans les peintures de Giotto, qui annonce les ruptures esthétiques qui influenceront Copernic. Dans ses œuvres artistiques, l'époque médiévale, fidèle en cela à Aristote, adopte une hiérarchie des valeurs qui distingue nettement deux régions cosmiques. Le ciel, lieu de la perfection, est en haut. La Terre, lieu de la corruption, en bas. Dans le ciel, Dieu est au centre; les saints et les anges sont placés de plus en plus en périphérie en fonction de leur moindre importance. Mais Giotto, lui, peint des scènes de la vie du Christ ou des saints qui se déroulent dans un espace unifié et homogène. Quelques décennies plus tard, les maîtres du Quattrocento vont plus loin : ils structurent leurs tableaux au moyen de la perspective. Pour Brunelleschi, Masaccio, Donatello, Alberti, Piero della Francesca ou Filippo Lippi, l'oeil de l'observateur est l'acteur principal d'un tableau, ordonné selon une harmonie des proportions qui valorise le compter et le mesurer, chers aux Mécènes. "La beauté est une sorte d'union et d'accord entre des parties dans l'ensemble auquel elles appartiennent, selon un nombre déterminé, une règle précise, une situation donnée, ainsi que la symétrie, c'est-à-dire la règle absolue et primordiale de la nature, en a ordonné', écrit Alberti. Il ajoute, reprenant Vitruve : "Dans la composition des membres, il faut en premier veiller à ce que tous s'accordent bien les uns les autres […] car, si en un tableau la tête est grande, la poitrine très petite […] la composition sera laide à voir. Il faut donc observer une soumission à une commune mesure."  
    Cette recherche de l'harmonie, de la symétrie, cette adoption d'une vision perspectiviste, sont liées par une visée organiciste : il ne s'agit plus, comme l'ingénieur architecte Villard de Honnecourt le faisait au Moyen-Âge, de représenter chaque partie d'un corps, puis de les juxtaposer toutes, mais de valoriser l'unité. Pour cela, il importe de rechercher la proportionnalité mathématique de tous les éléments.  
   

"Visions dépravées", Soleil glorifié

 
    La Renaissance est aussi caractérisée par la prise de conscience de l'arbitraire du signe. En peinture, selon le point de vue adopté, un carré apparaît comme un carré, un losange ou une figure non régulière. Une même scène peut être représentée en perspective frontale, oblique, en hauteur. Des "visions dépravées", les anamorphoses, apparaissent dans les tableaux. Elles ne peuvent être lues que pour une position particulière de l'oeil et donnent, comme chez Holbein, la clef de la signification de l'oeuvre. Toute représentation est pensée en fonction de l'observateur. Dès qu'un point de vue est choisi, un ordonnancement précis s'impose et une seule relation fournit la rationalité existant entre tous les éléments de la représentation, entre les éléments et l'ensemble : la perspective mathématise, installe un ordre. Surtout, la représentation implique l'intervention de l'entendement dans l'acte de voir…  
    À ce réveil du platonisme dans la géométrisation s'ajoute un certain pythagorisme, caractérisé par le rôle dominant attribué au Soleil. Pendant la Renaissance, la lumière envahit l'architecture, le Soleil est glorifié, des ostensoirs solaires sont fabriqués.  
    Ce primat du Soleil - associé au souci nouveau de l'harmonie des proportions, à la conviction que le point de vue de l'observateur doit être privilégié, à l'idée que l'espace est unifié - va profondément influencer Copernic dans sa recherche de "la forme du monde". On retrouve l'empreinte des artistes du Quattrocento jusque dans les pages de son De Revolutionibus. Dans la préface, adressée à Paul III, Copernic note que l'oeuvre de ses prédécesseurs peut se comparer "à celle d'un homme qui, ayant rapporté de divers lieux des mains, des pieds, une tête et d'autres membres - très beaux en eux-mêmes mais non point formés en fonction d'un seul corps et ne se correspondant aucunement -, les réunirait pour en former un monstre plutôt qu'un homme".  
   

Ce que nous observons n'est qu'une anamorphose du monde car la Terre n'est pas au centre

 
   

En 1543, dans son livre De Revolutionibus orbium coelestium, Copernic opère un profond changement de perspective sur la pLace de l'homme dans l'Univers. Les répercussions de l'ouvrage seront immenses.

 
   

Retrouver l'harmonie

 
    On ne peut mieux dire : dans les termes mêmes que ceux employés par Alberti, il regrette que le monde de Ptolémée ne sauve pas les apparences, selon le vieux précepte de l'astronomie grecque, et soit une machinerie géométrique sans unité ni harmonie d'ensemble. Pour se défaire de cette représentation "monstrueuse", il décide d'impliquer l'homme dans la représentation, d'attribuer à la forme du monde une nécessité interne, de reconstituer son plan véritable. Il le fait en suivant scrupuleusement les canons artistiques des novateurs de son temps.  
    Il faut admettre que les mouvements égaux apparaissent comme inégaux […] parce que la Terre n'est pas au centre des cercles sur lesquels ils se meuvent, écrit Copernic à propos de la rétrogradation des planètes. Autrement dit, ce que nous observons est une anamorphose du monde. Concernant l'ordre de la succession des planètes, sur lequel l'astronomie de Ptolémée hésitait, il s'attache à trouver une seule relation quantitative qui puisse exprimer l'harmonie, la cohérence mathématique du point de vue adopté. Et il y parvient, comme l'ont fait Alberti, Piero della Francesca, Dürer. Jugeant l'équilibre général de son système, il note que "chaque mouvement se rapporte à son lieu propre" : la gravité copernicienne appartient au Soleil et à chacune des planètes. Il en résulte qu'une relation d'équivalence s'instaure entre les parties du monde et donne la cohérence à l'ensemble, ce qui assure l'unité organiciste. Le Soleil est bel et bien mythifié : au milieu de tous repose le Soleil. En effet, dans ce temple splendide qui donc poserait ce luminaire en un lieu autre […] que celui où il peut éclairer tout à la fois. C'est ainsi, en effet, que le Soleil, comme reposant sur le trône royal, gouverne la famille des astres qui l'entoure", écrit-il. Quant à l'homme, il est le destinataire de l'oeuvre divine, l'observateur capable d'admirer et de comprendre le monde créé pour lui.  
   

La physique à réinventer

 
    Avec le De Revolutionibus, Nicolas Copernic croit être parvenu à ce degré suprême de compréhension et il le dit : "Nous trouvons donc dans cet ordre admirable une harmonie du monde, ainsi qu'un rapport certain entre le mouvement et la grandeur des orbes, tel qu'on ne le peut pas retrouver d'une autre manière… tellement parfaite, en vérité, est cette fabrique divine du meilleur et suprême Architecte". Pourtant, son oeuvre pose plus de problèmes qu'elle n'en résout. Au point qu'il est légitime de se demander si elle aurait pu emporter la conviction de ses successeurs sans une adéquation parfaite avec les canons esthétiques de la Renaissance, adoptés par les classes montantes.  
    Dans les calculs, elle reste en effet fidèle à Ptolémée puisqu'elle conserve le système des épicycles et des excentriques, n'économisant que six sphères sur les soixante-dix que compte le système traditionnel. Elle ne sauve pas non plus les apparences puisqu'elle se révèle incapable d'expliquer le mouvement de Mars - ce à quoi parviendra Kepler soixante ans plus tard en abandonnant les orbites circulaires au profit de l'ellipse. Enfin, elle déplace la Terre mais, ce faisant, ouvre un immense problème : la "théorie des lieux" d'Aristote, qui expliquait la chute des corps, n'est plus valide, Sur une Terre désormais en mouvement, comment expliquer qu'une pierre tombe à nos pieds ? Lorsque Copernic meurt en 1543, il lègue aux hommes une nouvelle harmonie du monde. Mais l'héritage est lourd : c'est toute la physique qu'il faut rebâtir…  
       
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