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       - Un ciel de fer et de bronze  
    Florent Mathias - Les cahiers de Science & Vie, no. 129 - 2012-05-01      
    Au IIe millénaire, des constructions cosmologiques centrées sur le Soleil apparaissent en Europe,
sans pour autant marquer de rupture avec une tradition astronomique bien plus ancienne.
 
    A l'aube du Ile millénaire av. J-C., la découverte du bronze conduit l'Europe dans un nouvel âge. Le besoin croissant de cuivre et d'étain pour fondre ce métal entraîne peu à peu l'élargissement des réseaux d'échanges et des contacts de plus en plus réguliers avec le monde méditerranéen (Grèce, Égypte, Mésopotamie). Dans ce contexte dynamique où les idées voyagent autant que les biens, la pratique de l'astronomie, esquissée au Néolithique par le biais des sites mégalithiques tels que Stonehenge (Grande-Bretagne), gagne en importance et se perfectionne. La stupéfiante découverte d'un disque céleste daté de l'âge du bronze moyen (1600 av. J.-C.) en 1999, près du village de Nebra (Allemagne), constitue un exemple des plus frappants : il s'agit de la plus ancienne représentation du ciel connue à ce jour. Sur ce disque de bronze de 30 cm de diamètre, les hommes ont matérialisé par des feuilles d'or deux phases de la Lune (pleine et en croissant), une barque figurant le Soleil, le ciel étoilé et l'amas des Pléiades. Deux arcs latéraux marquent l'angle parcouru par le Soleil sur l'horizon entre le solstice d'été et le solstice d'hiver. Cette mesure astronomique est déjà connue au Néolithique. On la retrouve en particulier sur le site de Goseck (Allemagne), un observatoire astronomique daté du Ve millénaire av. J.-C., constitué par deux palissades concentriques en bois dont les ouvertures correspondent au lever et au coucher du Soleil au solstice d'hiver. La proximité géographique entre les sites de Nebra, sur la colline du Mittelberg, et de Goseck n'est probablement pas une coïncidence et suggère la persistance d'une tradition astronomique implantée de longue date dans cette région de l'Europe. Le disque de Nebra, sur lequel sont retranscrites des données astronomiques très précises pour une surface particulièrement réduite, suppose cependant un degré de sophistication bien supérieur à celui qu'attribuaient jusqu'alors les archéologues aux hommes de l'âge du bronze. Pour l'Allemand Wolfhard Schlosser, professeur d'astronomie à l'université de la Ruhr, à Bochum, la présence des Pléiades sur le disque n'est, en revanche, pas propre à l'Europe et résulte d'une influence méditerranéenne.  
   

La plaque centrale du chaudron de Gundestrup, au Danemark, évoque, avec la constellation du Taureau, la date inaugurale du calendrier celtique : vers -4200

 
   

Un disque sous le signe des Pléiades

Déjà présent à Lascaux et dans la vallée des Merveilles, l'amas des Pléiades, dans la constellation du Taureau, figurerait sur le disque en bronze de Nebra, façonné en -1600 en Allemagne. C'est ce qu'avance Wolfhard Schlosser, professeur d'astronomie à l'université de la Ruhr, qui interprète ainsi le dessin que tracent sept pastilles d'or, en haut du disque. La forme en rosette, similaire à celle des sceaux mésopotamiens de la même époque, comme le recours au damasquinage, plaide en faveur d'une transmission de savoirs depuis le bassin méditerranéen. La présence des Pléiades, début mars et fin octobre dans le ciel crépusculaire, aurait marqué le début et la fin du calendrier agricole des paysans de l'âge du bronze comme, aujourd'hui encore, celui des paysans andins.

 
   

Un calendrier agricole, reflet d'une mise en commun des savoirs

 
    En effet, la dernière apparition de ces étoiles dans le ciel de mars et leur retour dans le ciel d'octobre marque traditionnellement, au XVIe siècle av. J.-C., le début et la fin de la saison agricole pour les peuples du bassin méditerranéen. À Nebra, le phénomène .ore produit aussi… en conjonction avec le premier croissant de Lune, en mars, puis avec la pleine Lune, en octobre. Le disque de Nebra pourrait donc avoir été un calendrier agricole mettant en commun un des savoirs aussi bien locaux qu'importés. Cette découverte inattendue incite les archéologues à chercher d'autres indices relatifs à l'astronomie de l'âge du bronze, en particulier dans les objets rattachés au culte solaire extrêmement important qui se développe en Europe à cette période. L'archéologue danois Flemming Kaul, chercheur au Nationalmuseet de Copenhague, souligne l'importance du cycle circadien dans l'iconographie de ces sociétés, dont le "char"de Trundholm constitue le plus bel exemple à ce jour. Il s'agit d'un petit cheval en bronze tirant un disque symbolisant le Soleil et monté sur roues pour être déplacé lors de cérémonies religieuses. Le disque n'est doré que sur une face, ce qui représenterait l'alternance du jour et de la nuit. Mais, le Danois Klavs Randsborg, professeur d'archéologie à l'université de Copenhague, propose une lecture complémentaire de l'objet : en analysant le rythme et le nombre des spirales qui ornent le disque sur ses deux faces, il a mis en évidence l'existence d'un système de comptage calendaire qui se fonde sur l'observation des cycles du Soleil et de la Lune.  
    La finalité n'était pas de mesurer le temps, mais de mettre en valeur des durées remarquables, probablement pour une utilisation religieuse, par addition ou multiplication d'un nombre variable de symboles. À large échelle, ce type de système se retrouve également sur des plaques de ceinture des sépultures féminines au Danemark et dans les décors complexes de quatre cônes rituels en or découverts en Allemagne et en France. Tous ces objets, datés entre le XVle et le VlIIe siècle av. J.-C., témoignent de l'existence d'au moins un modèle de calendrier, plus ou moins élaboré suivant les régions mais largement répandu en Europe occidentale. Ils démontrent que tes hommes de l'âge du bronze maîtrisaient le cycle du Soleil, fondé sur l'année tropique de 365,24 jours, et celui de la Lune, reposant quant à lui sur le mois synodique de 29,53 jours.  
    Il n'y a, semble-t-il, pas de réelle innovation dans les savoirs astronomiques du Bronze par rapport au Néolithique, sinon dans la manière de les retranscrire. Grâce aux archéologues, nous savons que la différence tient à l'usage qui est fait de ce savoir. Il convient d'insister sur le fait que l'astronomie, telle qu'elle est pratiquée par les élites de cette période, n'est qu'une composante dans l'élaboration et le maintien d'un modèle de société hiérarchisée. En s'imposant au reste de la société comme les maîtres de l'Espace et du Temps, ces chefs politiques et religieux apparaissent comme le lien entre le monde du divin et celui des hommes, voire comme l'incarnation des dieux eux -mêmes. D'après l'archéologue danois Kristian Ktistiansen, chercheur à l'université de Gothenburg (Suède), la grande ressemblance entre les attributs des "Jumeaux divins"représentés sur les gravures rupestres scandinaves et des objets similaires de taille réelle va dans le sens de cette dernière hypothèse. Pour cette nouvelle élite dirigeante, l'astronomie, dont l'apprentissage est réservé à une infime minorité, constitue donc un véritable outil de contrôle des masses. L'âge du fer, qui commence vers -800 pour s'achever vers -25 en Europe occidentale, marque un déclin progressif du culte solaire, remplacé par un système de croyances plus élaboré dans lequel te ciel occupe toujours une place prépondérante. L'astronomie se complexifie à cette époque, tournée en particulier vers les étoiles. Des chercheurs du Musée central romain-germanique de Mavence ont ainsi identifié une cartographie précise du ciel au milieu du VlIe siècle av. J.-C., ordonnée en constellations, dans le plan des tombes de la nécropole du Magdalenenberg (Allemagne). Il s'agirait de la plus ancienne carte du ciel d'Europe, près de quatre siècles avant le premier catalogue d'étoiles occidental créé par Timocharis d'Alexandrie. Le Magdalenenberg illustre une approche nouvelle du ciel par les peuples de l'âge du fer, en particulier les Celtes. En cartographiant le ciel autour de ta tombe d'un aristocrate, les hommes ont cherché à figer l'état du ciel à un moment précis, peut-être celui de sa mort ou de son inhumation.  
   

L'astronomie apparaît comme un outil de contrôle des masses

 
   

La volonté de laisser une trace

 
    Cette démarche à vocation mémorielle était probablement voulue par le défunt lui-même. Elle rappelle la volonté qu'avaient les rois mésopotamiens de laisser une trace ostentatoire de leur règne aux générations futures. Deux cartes représentant le ciel au-dessus du village de Brno (République Tchèque) en 280 av. J.-C. ont aussi été retrouvées dans les entrelacs qui ornaient la cruche de Brno-Malomerice par la paléoastronome italienne Silvia Cernuti, de l'observatoire de Brera (Italie). La première correspondrait au 14 juin, date de la fête celte de Beltaine, la seconde au 21 novembre, date de la fête de Samain. Au début du IIIe siècle av. J.-C., ces dates correspondent au lever héliaque d'Aldébaran, dans la constellation du Taureau, et d'Antarès, dans la constellation du Scorpion, et scandent le début de chacune des deux saisons de l'année celte. Il semble d'ailleurs que la constellation du Taureau joue un rôle fondamental dans ['astronomie celtique. Le moment où le point vernal (position du Soleil à l'équinoxe de printemps) "entre"dans la constellation du Taureau, aux alentours de 4200 av. J.-C, constituerait la date initiale il laquelle commence le calendrier celtique. Cet événement astronomique serait représenté, selon l'archéoastronome français Paul Verdier, sur la plaque centrale du chaudron de Gundestrup (Danemark) daté du 1er siècle av. J.-C Le reste du décor de l'objet restituerait d'autres phénomènes célestes, transcrits sous forme de mythes pour être intelligibles au peuple.  
   

De l'importance des ères zodiacales

 
    Beaucoup plus complexe, le système calendaire de Coligny, daté du 1er siècle apr. J.-C., marque l'apogée de l'astronomie aux âges des métaux. Sa conception repose sur des calculs complexes mettant en relation les cycles du Soleil et de la Lune depuis une date initiale bien antérieure à l'âge du fer. Pour éviter un décalage entre les cycles, des mois "intercalaires "servent de variable d'ajustement et le calendrier tourne en circuit fermé de manière quasi perpétuelle. La conception du temps des Celtes, intrinsèquement liée aux ères zodiacales, implique nécessairement la maîtrise du phénomène de précession des équinoxes. L'identification des hommes dépositaires d'un tel savoir demeure mystérieuse aujourd'hui encore et suscite bien des interrogations. Les auteurs grecs et latins [es mentionnent sous le nom de "druides"et évoquent avec admiration ces "barbares"éclairés. Les archéologues ont longtemps perçu l'érudition des druides comme le seul fruit d'une influence "civilisatrice"venue d'Orient. Les connaissances astronomiques de cette nouvelle élite sont plus probablement héritées des chefs de l'âge du bronze et bien ancrées dans les racines de l'Europe protohistorique. Effrayés par l'influence que les druides exerçaient sur le peuple, les Romains ont d'ailleurs interdit leur religion dès l'intégration des Gaules dans l'Empire. Mais l'on ne se débarrasse pas si facilement de traditions plusieurs fois millénaires, et celles-ci ont manifestement perduré encore près d'un siècle.  
   

Le cercle de Goseck

 
    En 2002, des archéologues de l'université de Halle-Wittenberg (Allemagne) mettent au jour une structure circulaire de près de 75 m de diamètre à Goseck, dans le land de Saxe-Anhalt, datée de 4900 av. J.-C. Elle se composait d'un fossé, d'une butte et de deux palissades de bois concentriques dans lesquelles s'ouvraient trois séries de portes. Des observations GPS indiquent que les deux portes sud désignent les directions de lever et de coucher du Soleil au solstice d'hiver.  
   

 
    La porte nord, elle, est orientée sur le méridien marquant le Nord astronomique. Le cercle de Goseck est le plus ancien observatoire astronomique connu en Europe, mais il s'agissait aussi sans doute d'un lieu de rassemblement dans le cadre de pratiques cultuelles.  
       
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