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       - Mésopotamie - Ils ont quadrillé le ciel  
    Yoanna Sultan R'Bibo - Les cahiers de Science & Vie, no. 129 - 2012-05-01      
    Mésopotamie
Des phénomènes célestes tels que les éclipses, le déplacement des planètes, ils nous ont laissé une grille de lecture rigoureuse.
Le tout exprimé dans un langage arithmétique.
 
   

Au Ve siècle av. J.-C., douze constellations, dont une grande partie nous est parvenue, peuplent le "chemin de la Lune" des Babyloniens. Six sont figurées ici : de gauche à droite, Balance, Epi, Lion, Crabe, Grands Jumeaux, Taureau.En cette nuit du 15 janvier 499 av. J.-C., on pouvait observer la position de la planète Saturne sur un bras de l'un des Jumeaux, Mars dans le Cancer, Jupiter dans le voisinage du Lion.

 
    La civilisation qui inventa l'écriture est aussi celle à qui l'on doit les premiers modèles astronomiques. Positions et mouvements des astres, occurrence des éclipses, découpage du ciel étoilé… Dès le Ile millénaire, grâce il un sens aigu de l'observation et il des relevés rigoureux, les Mésopotamiens acquièrent une connaissance poussée de la voûte céleste, dont certaines notions restent toujours actuelles.  
    Sur plus d'un millier de tablettes d'argile retrouvée, à Uruk, à Babylone et dans la bibliothèque royale de Ninive, les Mésopotamiens ont consigné en écriture cunéiforme leurs observations du Soleil, de la Lune et des cinq planètes visibles (Vénus, Mars, Jupiter, Saturne, Mercure). Des observations à l'œil nu, sans instrument, dans le ciel clair et majestueux de l'empire. "Les étoiles leur servent de repères, explique Jean-Pierre Verdet, spécialiste de l'histoire de l'astronomie. À partir de la position de ces astres qu'ils pensent 'fixes", ils suivent le mouvement des astres errants que sont le Soleil, la Lune et les planètes".  
    La plus ancienne des tablettes astronomiques dont nous disposons date du XVlIe siècle. Appelée "tablette de Vénus", elle recense les levers et couchers de la planète sur vingt et une années. Elle constitue la preuve que ce peuple a saisi très tôt une subtilité céleste : la planète brillante visible le matin est bien la même que celle du soir. "S'ils sont capables de telles observations dès le Ile millénaire, c'est qu'ils scrutent le ciel depuis bien plus longtemps. Dès l'invention de l'écriture par les Sumériens, vers 3400 avant notre ère, il existe des signes pour désigner le Soleil, la Lune, et certaines planètes", affirme Cécile Michel, directrice de recherche au CNRS, équipe Histoire et archéologie de l'Orient cunéiforme.  
    Avec le temps, les relevés se font de plus en plus systématiques; les tablettes datant de 650 à 50 av. Jésus-Christ constituent ainsi de véritables journaux astronomiques. On y a, chaque nuit, minutieusement inscrit la durée qui sépare les levers et les couchers du Soleil, les phases de la Lune, les conjonctions de la Lune avec les étoiles, la durée du mois précédent, la position des planètes. On y a noté des phénomènes comme les éclipses et compris leur caractère périodique. De ces calendriers précis, Hipparque de Nicée puis Claude Ptolémée se serviront pour élaborer la science astronomique grecque.  
   

Les astronomes notaient en écriture cunéiforme leurs observations du ciel et les présages qu'ils pouvaient en tirer.

 
   

Le chemin des douze constellations

 
    Les Mésopotamiens ne se sont pas contentés d'effectuer, avec rigueur, des relevés du ciel; ils sont les premiers à l'ordonner et il proposer un "découpage"… toujours valable aujourd'hui ! Le grand catalogue stellaire appelé Mul Apin (du nom de la première constellation qui est rapportée, celle de la Charrue, correspondant à notre grande Ourse), et datant de 1100 avant notre ère, permet de reconstituer ce savoir. Cette série de trois tablettes recense 67 constellations, réparties en trois chemins célestes : Anu (zone équatoriale), Enlil (le Nord), Ea (le Sud). Dans un dernier "chapitre", le Mul Apin nomme aussi les 18 constellations se succédant sur le "chemin de la Lune"ou l'écliptique, plan dans lequel tournent les planètes. "Ce chiffre sera ramené à 12 à partir du Ve siècle, explique Yaël Nazé, astrophysicienne belge, chercheuse qualifiée au FRS (Fonds de la recherche scientifique). C'est ainsi que nait le fameux zodiaque, cet ensemble de douze constellations dont la plupart des noms actuels - Cancer, Capricorne, Lion, Scorpion… - nous viennent des Mésopotamiens". Pourquoi le chiffre de douze s'impose-t-il ? "Les Mésopotamiens calculent en base 60, de laquelle nous avons hérité pour compter les heures et les degrés. Découper un cercle de 360º en douze semble être le réflexe le plus immédiat", pense Jean-Pierre Verdet. Ils ont ainsi partagé le ciel en 12 zones égales, désignées par des signes, auxquels ils ont fait correspondre les 12 constellations. Chaque signe fut ensuite subdivisé en 30 parties (degrés). Grâce à ces 12 intervalles de 30°, mesurer la position d'un astre traversant une constellation devient plus facile : on évalue en degrés la distance qui le sépare du début ou de la fin du signe.  
    Les Mésopotamiens se font donc les précurseurs d'une astronomie empirique. Mais pourquoi observer la voûte céleste avec tant d'intérêt, pourquoi cette exigence de relevés quotidiens, si étonnants de précision ? Parce que c'est par l'intermédiaire du ciel que les dieux de la mythologie mésopotamienne s'adressent aux mortels. Chaque astre est une divinité qui livre un message. La Lune est associée à Sîn, divinité primordiale qui règne sur la Terre, le Soleil à Shamash, dieu de la justice, Vénus à Ishtar, la messagère, Mars au dieu Nergal, porteur de la peste… Chacun des aspects sous lequel ces astres se montrent (couleur, position, conjonction) est alors associé il une prédiction : "Si la Lune est entourée d'un halo et que Jupiter s'y trouve, le roi d'Akkad sera assassiné"; "L'apparition de Mars avant le lever du Soleil est signe d'une épidémie prochaine". Savoir lire le ciel, c'est donc comprendre les dieux et anticiper l'avenir. Le "socle"de cette science divinatoire : une série de 70 tablettes datant du Ile millénaire, appelée Enuma Anu Enlil ("Quand les dieux Anu et Enlil"), qui énumère près de 7'000 présages. "Ce véritable catalogue de prédictions, compilé au XIe siècle, a été recopié en de nombreux exemplaires, dont plusieurs ont été découverts dans la bibliothèque d'Assurbanipal à Ninive, raconte Cécile Michel. Les astronomes-astrologues s'y référaient constamment pour prédire l'avenir au roi".  
   

Comment conjurer un mauvais présage pour le roi

 
    Dans le ciel immense de Mésopotamie, ce n'est pas le destin du quidam que l'on lit, mais celui du pays et des souverains. L'observation astronomique est par conséquent mise au service d'une astrologie d'État, véritable instrument politique. À la cour, l'astrologue du roi a une influence majeure. Il est il la fois, expert scientifique et conseiller politique. "Dans l'Empire néoassyrien, le roi est à la tête d'un véritable réseau d'astronomes-astrologues, qui envoient régulièrement leurs rapports. Grâce à leurs observations, on prévoit les défaites, les famines, les inondations, les bonnes et les mauvaises récoltes". Un rituel présent en Assyrie au 1er millénaire montre bien le rôle essentiel des astrologues : lorsqu'une éclipse de Lune était prévue, signe de mauvais présage pour le souverain, on plaçait sur le trône un roi substitut, tandis que le véritable roi se retirait. Ce simple particulier jouait le rôle du souverain, revêtu de ses habits et des insignes royaux. "Puis une fois l'éclipse passée, on sacrifiait le substitut pour conjurer le sort céleste. Le véritable roi pouvait alors reprendre sa place sur le trône", explique la chercheuse du CNRS.  
    Il faudra attendre le IVe siècle et l'époque séleucide pour voir régresser cette astrologie d'État. "Logique :: à force d'observations systématiques, tous les mouvements célestes sont connus à l'avance, l'imprévisibilité a disparu ! "affirme Yaél Nazé. Les mages recyclent alors leur savoir en prédisant l'avenir des individus il partir de leur date de naissance : ce sont les prémices de l'astrologie populaire telle qu'on la connaît aujourd'hui, le premier horoscope dont nous disposons date d'ailleurs de 409 av. J.-C.  
    Si les mouvements des astres sont devenus si "prévisibles", c'est surtout parce que les Mésopotamiens, ont peu il peu mis en place des modélisations arithmétiques. "Dès le Ve siècle, on assiste à l'ébauche d'une astronomie mathématique", dit Yaél Nazé. Ils savent ainsi calculer, avec une incroyable précision et de deux manières différentes, les mouvements lunaires, solaires, et ceux des cinq planètes visibles. "Ils élaborent aussi une théorie purement arithmétique, qui consiste à intercaler à intervalles réguliers sept mois supplémentaires sur dix-neuf années, afin de faire coïncider mois lunaires et année solaire", détaille Cécile Michel. À cette théorie les Grecs donneront le nom de cycle de Méton. Ces derniers vont d'abord passer à côté de la comptabilité rigoureuse des phénomènes célestes tenues par les Mésopotamiens; ils créent des modèles géométriques très peu fondés sur ce qu'ils observent. "Mais finalement, Hipparque de Nicée comprend que les modélisations mésopotamiennes sont une base précieuse dont il ne peut se passer", raconte Yaël Nazé. Le zodiaque comme grille de référence, les noms de constellations, la base sexagésimale, les composantes du mouvement lunaire… Ce riche héritage, transmis par les Mésopotamiens aux Grecs, parviendra jusqu'il nous.  
   

A chaque planète était associé un dieu. Nergal, lion ailé identifié à Mars, apportait les épidémies.

 
       
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