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    Le barrage qui engloutit Fréjus  
    Muriel Bastien - Science & Vie Junior, HS 93 - 2012-04-01      
    Le 2 décembre 1959, en une heure, cette ville de la Côte d'Azur perd 3% de sa population. Retour sur cette terrible catastrophe civile française.  
    Comment voulez-vous oublier une chose pareille? Depuis plus de cinquante ans, j'y repense tous les jours.Yvon Allamand avait 17 ans quand c'est arrivé. Sur la Côte d'Azur, au soir du 2 décembre 1959, il s'offre une toile au cinéma de Saint-Raphaël, commune voisine de sa ville, Fréjus. Cette sortie lui sauvera la vie mais le laissera orphelin. Âgée de 12 ans, Simone Mercier aura elle aussi la vie sauve ainsi que ses deux frères. En une nuit, ces quatre-là, tout comme 75 autres enfants, perdront leurs parents et beaucoup de leurs proches dans ce qu'ils appellent encore aujourd'hui "la Catastrophe"ou parfois "le Barrage".  
   

C'est lui, le meurtrier de masse. Sur cette carte postale trône le barrage de Malpasset, qui surplombe le Reyran de 60 m de haut sur 220 m de long. Destiné à l'alimentation en eau et à l'irrigation, il retient presque 50 millions de m3 d'eau, étalés sur 200 ha.

 
    À l'étage, son père et ses frères dorment déjà. Subitement enfle un bruit assourdissant et monstrueux. "On aurait dit des dizaines de locomotives lancées à pleine vitesse sur notre maison. Ca s'est déroulé comme au cinéma quand une scène est si rapide qu'elle passe au ralenti, se souvient-elle. En un éclair, j'ai vu le mur de la maison exploser, des trombes d'eau s'engouffrer. Puis, le trou noir. Je me suis réveillée à côté de mes frères sur un terrain surélevé. Nue, couverte de boue. Il faisait nuit noire. Des petites lumières apparaissaient et disparaissaient. C'étaient les lampes de poche des rescapés mais moi, je pensais à la fin du monde. En fait, la vague nous avait déposés là, 500 m plus loin. Pourquoi nous et pas les autres ? C'est comme ça…"  
   

En un éclair, le mur a explosé et l'eau s'est engouffrée !

 
    La vague qui épargne Simone et ses frères mesure plus de 30 m de haut - la hauteur d'un immeuble de 11 étages - lorsque son déferlement débute, 8 km en amont. Là avait été dressé un arc de béton, haut de 60 m et large de 222 m. C'était un barrage d'irrigation retenant les eaux capricieuses du Reyran, inauguré quatre ans plus tôt dans une gorge étroite du massif de l'Estérel (Var). Son concepteur, l'ingénieur André Coyne, était réputé dans le monde entier.  
   

Drame sous les fondations

 
    André Ferro, le gardien du barrage, avait bien signalé à plusieurs reprises aux autorités du Génie rural avoir entendu des craquements dans les entrailles de la structure. Des forestiers aussi les ont entendus. Dans les rues de Fréjus court désormais le bruit que le barrage n'est qu'un géant aux pieds d'argile.  
    Au soir du 2 décembre, André Ferro est très inquiet. L'homme a du flair. Les pluies diluviennes qui s'abattent sur la région depuis deux semaines remplissent pour la première fois le lac de retenue, réalisant ainsi la première mise en eau complète du barrage. Cette étape délicate est aujourd'hui hautement surveillée car l'ouvrage subit alors la pression maximale pour laquelle il a été calculé. S'il tient bon, l'eau déborde grâce au déversoir. Sinon, c'est la catastrophe.  
   

L'énorme rocher situé sous l'appui en rive gauche de l'ouvrage est mis en pression par de l'eau infiltrée dans une faille insoupçonnée. Il se soulève puis explose et ses débris sont expulsés vers l'aval de la rivière.

 
   

L'eau s'est engouffrée dans le trou de la roche. La partie gauche du barrage n'a plus de base d'appui. L'eau pousse la partie droite comme une porte.

 
   

La voûte casse, puis se disloque. Les morceaux en sont aussitôt emportés par les eaux de la retenue, soudainement libérées. On en retrouvera jusqu'à 1 km plus loin.

 
    Le niveau d'eau a atteint sa cote d'alerte. La veille, le gardien a reçu l'autorisation d'une première "lâchure"puis d'une autre le jour même, à 18 heures. Mais les 300'000 m3 d'eau libérés n'a baissent les eaux du lac que de 3 cm. La vanne de fond est ouverte au maximum mais le barrage frôle toujours sa cote maximale. Le déversoir, dernier recours, ne sera pas utilisé.  
    En réalité, le drame se noue sous les fondations de l'édifice. Ce dernier est un barrage-voûte, dont la forme courbe a pour fonction de reporter les forces dues à la poussée de l'eau sur Les deux extrémités du barrage et leur appui sur la rive. Or, La roche d'appui gauche du barrage n'est pas de nature homogène et est fissurée. À 21h14, rentré chez lui deux kilomètres en contrebas, André Ferro entend comme un "grognement d'animal", auquel succède le bruit d'un craquement "sourd et affreux", Quand la terre se met à vibrer, puis le bruit de locomotives à envahir l'air, André n'a que le temps d'empoigner sa femme et son fils pour les emmener sur les hauteurs. En première ligne, il est le témoin du brusque décrochement de milliers de tonnes de roches et de béton du flanc gauche de la gorge. Privé d'appui, le barrage s'effondre. D'une hauteur de 110 m au-dessus de la mer, les 50 millions de m3 d'eau de la retenue (soit le volume d'un cube de près de 400 m de côté) s'élancent dans la vallée à 70 km/h. À cette époque, aucun signal d'alarme n'existe afin d'informer les populations d'un danger imminent. Encore moins de PPI (Plan particulier d'intervention … et d'alerte !), aujourd'hui obligatoire pour tous les barrages de plus de 20 m de haut…  
   

Les restes du barrage tels qu'ils peuvent être observés aujourd'hui.

 
   

La nature au banc des accusés

 
    À quelques kilomètres du barrage effondré, les Fréjussiens n'entendent le danger qu'à la seconde où il fond sur eux, vingt minutes après la rupture. De sa prison grande ouverte jusqu'au petit port de Fréjus, cette avalanche d'eau en furie charrie pêle-mêle blocs de béton, rochers, troncs d'arbres, limon, parpaings, débris de toits et des dizaines de corps animaux et humains. Sans qu'aucun habitant n'ait le temps de courir à l'abri, le torrent déchaîné déboule à l'entrée de Fréjus à 21h35, emporte l'autorail Nice-Marseille, submerge la base aéronavale de Fréjus et termine sa course meurtrière dans la Méditerranée un quart d'heure plus tard, changeant la Grande Bleue en une étendue boueuse sur plus de 5 km. Dans Fréjus dévasté, les survivants répètent, hagards: "Le barrage a cédé !"Les 423 morts de cet événement en font l'une des pires catastrophes civiles de la France du XXe siècle (la pire si l'on exclut les catastrophes industrielles, telles celle des mines de Courrières). La plupart des victimes seront extraites d'une gangue de boue, certaines après avoir lutté jusqu'au bout contre l'engloutissement sans possibilité de secours. Des années d'enquêtes judiciaires conduiront finalement à la relaxe de tous les protagonistes incriminés. C'est la nature qui a fauté. "A cette époque, personne n'a compris la gravité de la situation, explique aujourd'hui Bernard Tardieu, ancien vice-président de la Commission internationale des grands barrages. Malpasset est une leçon pour tous les barragistes et doit rester dans les mémoires. Désormais, on sait que tout bruit dans la structure et la fondation d'un barrage signe un dommage grave et irréversible pouvant conduire à la ruine de l'ouvrage si on n'intervient pas."Amputé de sa moitié gauche, toujours fièrement ancré sur son flanc droit, le barrage de Malpasset est devenu un but de visite pour randonneurs, instituteurs et leurs élèves, mais aussi, géologues et ingénieurs. Patrimoine d'une catastrophe technologique qui, 52 ans plus tard, hante toujours la mémoire des miraculés de Fréjus.  
   

Fréjus, le 3 décembre 1959. Outre la mort de 423 personnes et d'innombrables bestiaux, la rupture du barrage aura causé d'énormes dégâts matériels : 951 immeubles endommagés, dont 155 détruits; 1'350 ha de terres agricoles sinistrés, dont 1'030 en totalité.

 
       
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