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    Nouvelles perspectives  
    Fabienne Lemarchand - Les cahiers de Science & Vie, no. 128 - 2012-04-01      
    La perspective, mise au point par Brunelleschi et théorisée par Alberti, donne aux artistes un moyen fiable de représenter la profondeur. La peinture et l'architecture en seront bouleversées.  
   

Architectes et peintres dotent leurs figurations planes d'une troisième dimension

 
   

Représenter le monde tel qu'il est

 
    Au début du XVe siècle, les peintres et architectes italiens inventent la perspective centrale. Cette nouvelle technique de construction géométrique leur permet de donner l'illusion de la profondeur à des images planes et d'introduire plus de réalisme dans leurs oeuvres. L'espace est projeté sur un plan de telle façon que l'image, ainsi construite donne l'illusion d'être produite par la vision et se confond avec la réalité. "L'artiste de la Renaissance se désintéresse des représentations symboliques du monde qui prévalaient jusqu'alors. Il cherche à le représenter tel qu'il le voit et non plus comme on le conçoit", analyse Valérie Auclair, maître de conférences à l'université de Marne-la-Vallée et spécialiste de l'an de la Renaissance. Dans la peinture médiévale, la taille et la position des personnages sont déterminées par la hiérarchie sociale et religieuse. Avec la perspective, objets et personnages sont figurés en tenant compte des effets dus à leur éloignement et à leur fonction dans l'espace. Ils seront ainsi d'autant plus petits qu'ils seront éloignés.  
   

La pratique devance la théorie

 
    Cette quête de la profondeur, et donc de la troisième dimension, a débuté bien avant la Renaissance et nombre de peintres Italiens et flamands ont usé d'astuces plus ou moins efficaces pour s'en approcher mais d'une façon qui reste intuitive et pragmatique. "Ainsi, Giono, peintre sculpteur italien du Trecento, a remplacé les aplats dorés ou noirs étoilés, représentant l'espace divin mais niant la profondeur, par des ciels bleus plus ou moins foncés selon les heures du jour", explique Jean-Pierre Le Goff, qui a enseigné les mathématiques et l'histoire des sciences et des techniques à l'IUFM de l'université de Caen - BasseNormandie. Mais vers 1420, le peintre et architecte florentin Filippo Brunelleschi (1377-1446) réalise deux petits tableaux "expérimentaux", aujourd'hui perdus mais décrits par son biographe Antonio di Tuccio Manetti. le baptistère de Florence vu de face et le parais de la Seigneurie vu d'angle, utilisant pour la première fois la perspective centrale. Quinze ans plus tard, l'architecte et humaniste florentin Leon Battista Alberti (1404-1472) légitime la méthode de Brunelleschi. Dans son De Pictura (v. 1435), il explique que I'intersection entre un plan supposé transparent et le cône visuel ayant pour sommet l'oeil du peintre et comme base l'objet à représenter permet de "voir "l'instantané d'une scène à travers une fenêtre virtuelle, en quelque sorte. "Mais il faudra tout l'art d'un Piero della Francesca (v. 1412-1492) pour que l'on se rende compte que tout, y compris les corps humains et les visages, est susceptible d'être représenté avec la méthode inventée juste avant lui par Brunelleschi et Alberti "observe Jean-Pierre Le Goff.  
   

Brunelleschi se place devant le baptistère de Florence muni d'un miroir et d'un panneau sur lequel il a réalisé, selon les règles de la perspective centrale, le dessin de l'édifice. Par le trou percé dans le panneau, l'observateur, qui se tient à un endroit précis, voit l'image du baptistère se refléter dans le miroir. Il peut alors constater qu'elle se substitue parfaitement à l'édifice réel. L'illusion est réussie.

 
   

Face à sa toile, le peintre positionne un point central "0 "sur la ligne d'horizon. vers ce pont de fuite qu'il fixe. Il va faire converger les lignes du dallage perpendiculaires au plan. Pour tracer les transversales, l'artiste imagine qu'il regarde le dallage à travers un écran transparent. Les points d'intersection de son cône visuel avec cet écran lui donnent la position des transversales.

 
   

Trois règles essentielles

 
    Si la perspective introduit plus de réalisme dans un tableau c'est parce qu'elle intègre le point de vue de l'observateur dans sa structure même. Pour cela, l'oeil de l'observateur - le peintre lui-même puis tout contemplateur - doit, se situer à la même hauteur que la ligne d'horizon. Ensuite, les images perspectives de toutes les lignes perpendiculaires à la surface du tableau convergent vers un point ultime et unique - le "point de fuite - situé sur la ligne d'horizon. Enfin, ce point de fuite principal est encadré, à égale distance, de deux autres points (les "tiers points") où convergent cette fois-ci les lignes parallèles au sol, dont les directions sont inclinées à 45° de part et d'autre du rayon visuel principal. Une fois maîtrisée, vers 1600, la théorie perspective fera intervenir non pas un ou trois points de fuite mais une infinité : il y a en réalité "autant "de points de fuite dans un dessin ou un tableau qu'il y a de directions de droites, ou de faisceaux de droites parallèles dans l'espace.  
   

Avec l'invention de la perspective apparait une nouvelle façon de représenter l'Annonciation. On voit clairement dans celle-ci comment l'artiste Matteo de'Manfredi force toutes les perpendiculaires du plan de base à converger en un seul point. Ce qui contribue à donner de la force à l'Ange Gabriel et à Marie.

 
   

Voir et représenter

 
    L'invention de la perspective centrale à la Renaissance bénéficie des progrès importants de l'optique au cours du Moyen Âge. "Elle marque toutefois une rupture par rapport à cette discipline. Car si l'optique repose sur la physique et la physiologie de la vision, la perspective pose le délicat problème de la représentation fidèle de ce que l'oeil perçoit et donc de la différence entre voir et représenter, affirme Jean-Pierre Le Goff. En permettant la reproductibilité graphique des objets en trois dimensions, cette rupture détermine, au même titre que d'autres grandes découvertes de la Renaissance, un changement de la rationalité occidentale qui, lui-même, autorise l'émergence du monde préindustriel et de la modernité". L'application progressive des nouvelles règles géométriques de la perspective va révolutionner la peinture mais aussi le dessin technique qui touche tout autant, à l'architecture, la cartographie qu'aux arts de l'ingénieur. En 1500 Jacopo de'Bertan établit la première carte réalisée selon les principes géométriques de la perspective. Venise y apparaît comme vue d'avion.  
   

Ce plan de Venise, dessiné et gravé au tout début du XVIe siècle par Jacopo de'Barbari sur six panneaux en bois, est le premier à suivre les règles de perspective.

 
    L'architecture connaît elle aussi une profonde mutation. Durant le Moyen Age, la plupart des constructions relèvent de recettes empiriques, dont le secret est jalousement gardé par la corporation de cet art encore considéré comme "méchanique". Mais à la Renaissance, les architectes italiens imposent une conception géométrique de l'espace, inspirée du traité de l'architecte romain Vitruve, et qu'ils théorisent et, diffusent dans des traités imprimés. Ils réalisent que leur discipline est aussi une question de représentation. Les oeuvres architecturales ne sont plus des objets isolés; elles s'intègrent dans un espace qu'il est possible de concevoir de façon réaliste grâce notamment à la perspective. Les plans sont réguliers, les façades rectilignes et les raccords à angles droits, les ouvertures sont de largeur égale et espacées régulièrement, à l'image de l'hôpital des Innocents réalisé à Florence par Filippo Brunelleschi ou du Palais Rucellai de Leon-Battista Alberti.  
   

Vers la géométrie projective

 
    L'émergence de la perspective centrale va entraîne au début du XVIIe siècle une révolution dans le domaine de la géométrie, l'étude des figures héritées des Grecs. L'architecte et mathématicien français Girard Desargues (1591-1661) se réapproprie les sections coniques (les figures comme le cercle, l'ellipse, l'hyperbole ou la parabole) et démontre que toutes ces figures sont autant de formes du cercle; tout dépend de là où on les regarde. Elles résultent de la projection du cercle le long du cône de vision. En d'autres termes, toute hyperbole ou parabole est l'image d'un cercle vu sous un certain point de vue. "En fait, Desargues formalise ce dont les peintres avaient eu l'intuition. Ceux-ci avaient remplacé les auréoles circulaires dorées, par des auréoles ovoïdes puis elliptiques, esquissées uniquement par le filet doré de leur contour", explique Jean-Pierre Le Goff. Quoi qu'il en soit, ses travaux ouvriront la voie à une nouvelle géométrie dite "projective", une géométrie prenant simultanément en compte un espace et son horizon, et pas simplement des figures planes comme dans la tradition grecque. Ils fourniront un cadre théorique permettant l'émergence des géométries non euclidiennes. Car contrairement à ce qu'énonce le cinquième postulat d'Euclide, la perspective géométrique donne à voir des droites parallèles (du moins leurs apparences) qui se croisent.  
   

Les nouvelles règles géométries offrent de multiples possibilités et s'appliquent au corps humain. En témoigne cet oculus, réalisé par Andrea Montegna, qui couvre le plafond de la chambre des Epoux du palais ducal de Mantoue sur le ciel et ses nuages.

 
   
 
       
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