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    Le combat de Tycho Brahe contre l'Ours  
    François Rothen - Ciel & Espace, no 504 - 2012-05-01      
    A la fin du XVIe siècle, Prague voit l'affrontement de l'astronome danois Tycho Brahe et du mathématicien impérial Ursus à propos de la paternité d'un système géohéliocentrique.
Une querelle féroce. à laquelle seule la mort mettra un terme.
 
    Que crèvent d'envie les boyaux de ce petit envieux de Danois, dont le nez est la chose du monde la plus répugnante. En 1597, Ursus achève par ces mots haineux l'ouvrage polémique qu'il vient d'écrire. L'œuvre est sobrement intitulée Les hypothèses astronomiques, mais c'est un brûlot contre Tycho Brahe. Les mots sont durs. Les insultes fusent. Le ton est grossier. Ce tombereau d'injures est une réponse à l'accusation de plagiat portée l'année précédente par Tycho. Qui est cet "ours" (Ursus) que l'astronome danois accuse ? Nicolaus Raimarus, astrologue et mathématicien de l'empereur Rodolphe II de Habsbourg. Entre cet ancien paysan et le noble danois, la guerre est à son paroxysme. Elle ne s'éteindra qu'à la mort des deux belligérants, après avoir entraîné Kepler dans un combat qui n'était pas le sien.  
   

Jusqu'à l'âge de 18 ans, Ursus n'était qu'un porcher analphabète, Désormais, il maîtrise plusieurs langues et les mathématiques

 
    Pour comprendre la situation, il faut se déplacer sur l'île de Hveen, treize ans plus tôt. En 1584, Tycho Brahe a 38 ans et c'est déjà un astronome reconnu. Sur la petite île au large de Copenhague que lui a cédée le roi Frédéric II, il a fait construire un observatoire, Uraniborg ("le palais des étoiles"), d'où il réalise les meilleures observations de son temps. Ursus, de cinq ans son cadet, n'est pas encore en pleine lumière mais ses capacités sont hors du commun. Jusqu'à l'âge de 18 ans, il n'était qu'un porcher analphabète du nord de l'Allemagne actuelle, Ayant appris à lire, il maîtrise désormais plusieurs langues. Surtout, il a acquis par lui-même des connaissances remarquables en mathématiques. Étant donné ses origines, il ne peut gravir l'échelle sociale qu'en s'appuyant sur la noblesse.  
   

Lors de son séjour chez Tycho Brahe, dans le domaine d'Uraniborg, Ursus est surpris par l'astronome en train de fouiller sa bibliothèque, C'est le point de départ de leur querelle pour plagiat.

 
   

Dates clés

 
1543   Peu de temps avant sa mort. Copernic publie son système héliocentrique, où le Soleil occupe le centre du monde, et non la Terre.  
1584   Nicolaus Raimuru, alias Ursus, séjourne chez Tycho Brahe, sur l'île de Hveen. Et "visite" sa bibliothèque…  
1588   Tycho Brahe et Ursus prônent un système géocentrique fort similaire. Plagiat ?  
1609   Mort d'Ursus, suivie de celle de Tycho, un an après.  
1609   Grâce à ses observations à la lunette, Galilée confirme les thèses coperniciennes.  
   

 

 
   

Tempête au palais des étoiles

 
    Or, justement, il est parvenu à attirer l'attention d'un aristocrate danois du nom de Lange, En cette année 1584, celui-ci amène Ursus chez son ami Tycho Brahe pour un séjour de deux semaines. Mais les choses se passent mal. Les manières de l'ancien porcher tranchent singulièrement avec celles des visiteurs auxquels Tycho est accoutumé. Surtout, le châtelain de Hveen surprend un jour le malappris cherchant Dieu sait quoi dans sa bibliothèque. Ursus s'étant enivré, Tycho ordonne qu'on le fouille. On ne découvre rien de compromettant sur lui, si bien qu'il faut le laisser partir.  
   

En réponse aux thèses héliocentriques répandue par Copernic, Tycho Brahe propose un système où la Terre demeure le centre de l'Univers.
Cependant, ce grand observateur du ciel admet que Mercure et Vénus tournent autoudu Soleil. D'où cette vision "géohéliocentrique".

 
    Les doutes de Tycho Brahe ne disparaissent pas pour autant. L'astronome est fort jaloux de son travail et de ses idées… En 1588, il publie son système du monde - un système géohéliocentrique dans lequel le Soleil et la Lune tournent autour de la Terre, tandis que les autres planètes sont des satellites du Soleil. Stupéfait, il apprend bientôt qu'Ursus a fait paraître une variante de son système, et qu'il s'en est servi pour l'édification d'un planétarium ! Avant de les rendre publiques, le Danois s'efforce toujours de maintenir le secret autour de ses observations. Et voilà qu'un homme qu'il a accueilli chez lui s'attribue son chef-d'œuvre, la représentation plane de l'Univers ! Tycho ne peut l'admettre. Il accuse : lors de sa visite à Hveen, Ursus a certainement volé une esquisse de son système.  
   

Comme Tycho, Ursus propose un système géohéliocentrique. Dans l'ordre, la Lune, le Soleil. Mars, Jupiter et Saturne décrivent des orbites centrées sur la Terre, Seule petite différence avec le Danois : la trajectoire du Soleil ne croise pas celle de Mars.

 
    Pour commencer, l'astronome danois tente de faire le vide autour de son voleur. Il met tous ses correspondants en garde contre un "misérable plagiaire", dont il répugne à dévoiler le nom, mais dont l'identité se dévoile à mesure que les allusions se font plus précises, Pendant ce temps, Ursus poursuit son petit bonhomme de chemin et atteint en 1591 une position à laquelle ses origines l'interdisaient de rêver : celle d'astrologue et de mathématicien au service de l'empereur, à Prague. Tycho Brahe, en 1596, publie alors sa correspondance. Pour tout lecteur attentif, Ursus y est présenté comme le voleur de son chef-d'œuvre, le système géohéliocentrique.  
    C'est à cette accusation infamante que le mathématicien de Rodolphe II répond dès l'année suivante, alors que Tycho cherche à s'installer à Prague sous l'égide de l'empereur. Dans Les hypothèses astronomiques, Ursus couvre d'injures son adversaire danois, Avec une grossièreté choquante, même pour l'époque, il se permet d'insulter un membre de la noblesse ! Il s'en prend à l'incompétence de Tycho en matière de trigonométrie, à ses fautes de grammaire, à son nez coupé, à sa vanité. Il met même en cause la légitimité de son mariage ! Quand il en vient à l'accusation de plagiat, Ursus joue sur les mots. Il s'offre une digression étymo¬logique. Du haut de son innocence outragée, il explique qu'un plagiaire est un voleur d'esclaves; ce peut être aussi un voleur d'enfants ou de femmes. En ricanant, Ursus feint de se défendre contre une telle accusation. Comment aurait-il pu projeter d'enlever la fille aînée de Tycho Brahe ? Elle n'était pas encore nubile lors de son séjour à Hveen. De toute façon, Ursus conteste avoir volé les idées du Danois.  
   

Deux systèmes avec la Terre au centre

 
    Les systèmes géohéliocentriques de Tycho Brahe et d'Ursus sont un compromis entre le système géocentrique de Ptolémée et celui héliocentrique de Copernic, publié en 1543. Tous deux admettent que les planètes gravitent autour du Soleil… mais affirment que ce dernier, tout comme la Lune, tourne autour de la Terre.  
    Si l'on projette le système de Tycho sur le plan de l'écliptique l'orbite de Mars et celle du Soleil se coupent : des mesures de la parallaxe de Mars ont convaincu l'astronome danois que cette planète est tantôt plus proche, tantôt plus éloignée de la Terre que le Soleil. En ce qui concerne la rotation de la Terre sur elle-même. Tycho l'exclut. La rotation diurne, Tycho l'attribue à une sphère dont le mouvement journalier entraîne les planètes, le Soleil et la Lune dans sa course. C'est sur cette sphère que sont fixées les étoiles.  
    Du point de vue géométrique et à la forme des orbites près, le système géohéliocentrique de Tycho est conforme à l'image que nous nous faisons aujourd'hui du Système solaire, à la condition que l'observateur se place à la surface de notre planète.  
    Dans le système d'Ursus, la Terre tourne autour de son axe. Ignorant ou négligeant les mesures de Tycho, Ursus suppose que les orbites respectives de Mars et du Soleil n'empiètent pas l'une sur l'autre : il admet que Mars reste toujours plus éloignée de la Terre que le Soleil.  
   

 

 
    Il fallait s'y attendre, Tycho est hors de lui. Son honneur d'astronome est bafoué, sa vie privée est traînée dans la boue. Contre un tel adversaire, il engage tous les moyens à sa disposition. Il décide notamment de l'attaquer en justice pour venger son honneur. Il tient à s'assurer la priorité de son propre système géohéliocentrique. Une version qui colle parfaitement aux observations. Ayant mesuré à diverses reprises la parallaxe de Mars, il sait que cette planète est tantôt plus proche, tantôt plus éloignée que le Soleil. Pour lui, ce point constitue un avantage décisif par rapport au système d'Ursus. La haine que Tycho éprouve à l'égard de son rival est alors à son apogée. Mais il ne pourra pas trainer Ursus devant les tribunaux car celui-ci est malade. Il s'éteint lentement à Prague durant l'été 1600… Ce qui, pour Tycho, n'est nullement le signal d'une trêve.  
   

Kepler appelé à la rescousse

 
    Peu enclin au pardon, il s'efforce d'abord de brûler tous les exemplaires des Hypothèses astronomiques. Il charge ensuite Kepler de rédiger une condamnation en règle du système d'Ursus. Johannes Kepler est encore à cette époque l'un de ses "studieux" - c'est ainsi que Tycho nomme ses collaborateurs. Il vient de quitter Graz (Autriche) car il a refusé d'abjurer le protestantisme. S'il s'est rapproché de Tycho, c'est qu'il voulait avoir accès à ses observations incomparables. L'astronome danois, de son côté, cherche un collaborateur capable d'exploiter ses relevés.  
    Hérissé par l'obéissance absolue qu'exige Tycho de son entourage, Kepler s'est déjà emporté violemment contre son hôte, lui reprochant de le confiner à longueur de journée dans un emploi de copiste, ce qui ne lui permet pas de se consacrer à ses propres recherches. Les deux hommes se sont réconciliés, mais Tycho tient le couteau par le manche. De fait, son nouveau collaborateur ne peut refuser de le défendre.  
   

Une lettre compromettante

 
    Cinq ans plus tôt, tandis qu'il était encore à Graz, Kepler a eu la grande naïveté de couvrir Ursus d'éloges : "Ce qui t'a fait connaître de moi, c'est ta gloire illustrissime par laquelle tu surpasses d'autant les mathématiciens de cet âge que l'orbe de Phoebus les petites étoiles", lui écrit-il en lui envoyant sa première œuvre, Mysterium Cosmographicum. Or, cette lettre, Ursus l'a publiée dans les hypothèses astronomiques !  
    En 1595, jeune mathématicien de 24 ans, Kepler ne pouvait pas se douter qu'en cherchant à s'attirer les faveurs de l'astrologue impérial, il hériterait d'une éprouvante corvée : rédiger une apologie de Tycho et, du même coup, défendre son système géohéliocentrique. Car la situation est paradoxale. Alors que Kepler s'est engagé depuis longtemps dans le camp de Copernic, il doit trancher entre deux systèmes du monde auxquels il ne peut adhérer. Heureusement pour lui, Ursus avait accusé Tycho d'avoir puisé ses hypothèses astronomiques chez les Anciens. Sans renier son maître Copernic, Kepler peut au moins laver l'astronome danois de cette accusation sans fondement.  
    En 1601, un an après la mort d'Ursus, Tycho Brahe décède à son tour, Sans que toute la lumière ait été faite sur cette affaire, le combat des astronomes cesse faute de combattants. L'accusation de plagiat était-elle fondée ? Difficile de répondre, car Kepler lui-même évite soigneusement de discuter ce point dans son Contra Ursum. D'un côté, les dénégations d'Ursus en 1597 laissent songeur. Répondant dans une lettre à cette accusation, dix ans plus tôt, n'avait-il pas écrit : "Admettons qu'il s'agisse d'un vol, mais c'est un vol philosophique" ? De l'autre, il faut noter que, quoi qu'on pense de son comportement, Ursus possédait des capacités hors du commun. Un autodidacte capable de lire dans le texte l'œuvre de Copernic peut difficilement être soupçonné d'incompétence en matière d'astronomie. Par ailleurs, son système géohéliocentrique se distingue sur deux points cruciaux de celui de Tycho, si bien qu'il est difficile de l'accuser a priori de lui avoir volé ses idées.  
    Dreyer, le biographe reconnu de Tycho Brahe, rejette d'ailleurs l'accusation de plagiat portée contre Ursus. Que celui-ci ait glané quelques informations lors de sa visite à Hveen, qu'il les ait exploitées à son profit, nul autre que Tycho ne saurait s'en formaliser. On ne peut guère reprocher à Ursus que d'avoir omis d'en révéler l'origine. D'autant plus que, entre la fin du XVIe siècle et aujourd'hui, la notion de propriété intellectuelle a évolué. De nos jours, cette notion s'applique aussi bien lorsqu'une théorie ou des hypothèses scientifiques sont en jeu que quand il s'agit d'une découverte expérimentale ou de l'invention d'un instrument. À l'époque du conflit de nos astronomes, la notion de plagiat est encore floue, ce qui explique peut-être qu'Ursus se soit défendu d'une telle accusation en qualifiant son forfait supposé de simple vol philosophique.  
    Avec cinq siècles de recul, on peut finalement souligner l'indépendance du tribunal de l'histoire. Si Tycho l'a emporté sur Ursus, ce n'est pas parce qu'il avait pour lui un réseau d'astronomes prêts à témoigner en sa faveur dans une sombre querelle de priorité. C'est parce qu'il est l'auteur d'observations inégalées à son époque et que celles-ci ont permis à Kepler de découvrir ses trois célèbres lois, sur lesquelles Newton s'appuiera un peu plus tard pour bâtir sa théorie de la gravitation.  
       
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