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    Helmut Schmidt : "Ni Merkel ni Hollande ne regardent au loin"  
    Jean-Michel Demetz et Blandine Milcent - L'Express, no. 3200 - 2012-10-31      
    A 93 ans, l'ancien chancelier social-démocrate fait figure de trésor national vivant aux yeux de l'opinion allemande.
On recueille ses avis.
 
    La presse people s'intéresse à sa nouvelle compagne et vieille collaboratrice, Ruth Loah, 79 ans. Dans son bureau des locaux du quotidien Die Zeit, où il a conservé le titre d'éditeur, ce patricien de Hambourg, laconique, à la froideur un peu raide et d'une élégance toute britannique, observe le monde comme il va. Partenaire clef de Valéry Giscard d'Estaing dans la construction européenne - ils continuent à se voir, deux fois par an -, il commente les aléas de la relation entre Paris et Berlin et le basculement des équilibres mondiaux. Fumeur invétéré, il enchaîne cigarette sur cigarette tout en choisissant ses mots avec discernement.  
    Comment allez-vous ?  
    Bien, compte tenu de mon âge.  
    Comment expliquez-vous le prestige qui vous entoure en Allemagne aujourd'hui ?  
    L'opinion crédite les vieux sages pour leur cohérence et constate le déclin évident de la qualité de la classe politique. Or, j'ai suivi la même ligne toute ma vie. Par ailleurs, même si je suis membre du SPD (Parti social-démocrate), comme chacun sait, je suis mon propre jugement et l'on connaît mon indépendance d'esprit. Cela dit, il ne faudrait pas surestimer l'importance de ma très humble personne.  
    Les relations franco-allemandes sont à leur étiage depuis au moins vingt ans. Croissance ou orthodoxie budgétaire, avenir d'EADS, calendrier sur l'union bancaire... les désaccords abondent. Comment en est-on arrivé là et faut-il s'en inquiéter ?  
    Les rapports entre Paris et Berlin ne sont pas aussi bons que dans les années 1990 et sont bien plus mauvais qu'à l'époque des relations entre Bonn et Paris dans les années 1970 et 1980. C'est indéniable. Pourquoi ? En 2002-2003, l'Allemagne comptait 6 millions de chômeurs et suscitait la compassion des Européens. En une décennie, grâce aux réformes mises en branle par Gerhard Schröder [chancelier (SPD) entre 1998 et 2005], la situation économique, à la stupéfaction des Allemands eux-mêmes, a connu des développements plus favorables chez nous qu'en Italie ou qu'en France ces cinq dernières années. Mais le problème, c'est qu'aujourd'hui, plus aucun chef d'Etat et de gouvernement européen n'est un économiste de formation. Ni Hollande, ni Merkel, ni Cameron. Ce sont des politiciens. Or, dans les années 1970, la relation privilégiée entre Bonn et Paris était certes fondée sur une sympathie personnelle, mais aussi sur la présence à la tête des gouvernements d'économistes de premier choix. Giscard d'Estaing, Barre, moi, nous n'étions pas des idéologues, ni des maniaques du libéralisme à tous crins, ni, d'aucune manière que ce soit, des socialistes. Nous étions des pragmatiques guidés par le bon sens.  
    L'Europe de l'époque était aussi peut-être plus cohérente…  
    Le dispositif institutionnel actuel porte aussi sa part de responsabilité. En 1992, le traité de Maastricht réunissait 12 Etats membres : c'était déjà à peine gérable. Après l'effondrement du bloc soviétique, on a invité tout le monde à nous rejoindre - Malte, la Bulgarie… - à des conditions que ces pays n'étaient même pas contraints, de fait, de respecter. Le résultat, c'est une Commission européenne à 27 ! Vous imaginez une entreprise au monde gérée avec un exécutif de 27 membres, tous dotés de droits égaux ? Au même moment, chacun était invité à participer à l'établissement d'une monnaie commune, à des conditions, là aussi, que tous ne remplissaient pas. Et ce, sans que le Parlement européen ou la Commission soient responsables pour la monnaie commune ! Tout cela contribue à expliquer l'étrange situation que nous vivons aujourd'hui.  
Lucidité  

Helmut Schmidt n'était pas favorable à l'entrée de la Grèce dans la CEE en 1981. Ici, à Athènes, des soldats retraités manifestent le 19 septembre, contre les mesures d'austérité

 
    Valéry Giscard d'Estaing a rendu récemment hommage à votre lucidité sur la Grèce : contrairement à lui, vous n'étiez pas favorable à son entrée dans la Communauté européenne en 1981…  
    J'avais de très vives réserves. Mon ami Valéry voulait renforcer la démocratie grecque après la dictature militaire; je n'avais pas le même degré de confiance dans les forces démocratiques. Mais j'assume la responsabilité de cet élargissement à part égale avec lui, car j'ai fini par céder.  
    Pourquoi ?  
    Il nous arrivait souvent de céder l'un à l'autre. Il faut comprendre que nous avions opté pour le choix stratégique et inconditionnel d'une étroite coopération entre la France et l'Allemagne. C'était la priorité absolue. Et un grand pas en avant comparé aux années de Gaulle et Pompidou.  
    Rétrospectivement, vous apparaissez avoir formé avec VGE un couple presque parfait. Par quelle magie ?  
    Nous avons travaillé ensemble pendant neuf ans et jamais nous ne nous sommes affrontés. Nous nous étions croisés dans le comité Monnet [appelé aussi Comité d'action pour les Etats-Unis d'Europe, c'était un groupe de pression fondé par les Français après l'échec de La Communauté européenne de défense, en 1954] dans les années 1950, mais nous avons fait vraiment connaissance lorsque nous étions ministres des Finances. La première fois, je me souviens que nous avons échangé nos cartes de visite, lors d'une grande conférence où nous avons plaisanté l'un et l'autre sur les discours solennels et creux que nous venions d'entendre.  
    Que diriez-vous à François Hollande et Angela Merkel pour améliorer leurs relations ?  
    Rien. Ils ne m'écouteraient pas, de toute façon.  
    Est-ce à dire que l'âge d'or du couple franco-allemand est révolu ?  
    Le monde a changé. Ce que l'on nommait pays en voie de développement a connu une explosion. A l'initiative de Deng Ziaoping, la Chine s'est modernisée et est devenue un rival du vieux monde industrialisé. L'informatisation s'est généralisée dans notre quotidien. L'univers de la finance en a été bouleversé d'une manière imprévisible et y a gagné en puissance, sans être soumis au contrôle d'autorités démocratiques.  
    Mais la France et l'Allemagne…  
    J'y viens. Dans ce monde en mue, mon ami Giscard a tenté de proposer une Constitution pour l'Union européenne. Je ne suis pas sûr que le texte allait assez loin, mais il a été repoussé par les Français et les Néerlandais. A la place, on a eu le traité de Lisbonne, qui n'évitait pas les erreurs du traité de Maastricht, une décennie plus tôt. C'est un fait que ni la France, ni l'Allemagne, ni aucune autre nation européenne n'a compris l'ampleur des changements mondiaux. La faute aux médias, mais surtout aux hommes politiques. Pourquoi aucune grande entreprise de la révolution informatique - Google, Yahoo!, Apple... - n'a émergé en Europe, alors que notre niveau d'éducation est analogue à celui des Etats-Unis et que nous avons nous aussi des universités de premier rang ? Peut-être que plus de soixante ans de paix en Europe ont conduit à négliger la nécessité de modernisation dans de nombreux domaines. Cette longue paix a fait que la plupart des nations européennes ne comprennent pas leur besoin vital de coopération si elles veulent maintenir leur rôle dans les années 2050. En 2050 - c'est-à-dire demain -, aux Etats-Unis, une majorité d'électeurs seront latinos et afro-américains. Cette Amérique-là ne sera plus prioritairement intéressée par les affaires du monde; elle voudra plus d'écoles pour ses enfants et plus de sécurité sociale. Au même moment, la Chine produira ses automobiles, ses télévisions... Et les Européens en sont encore à chipoter sur la dette de la Grèce ? C'est ridicule !  
   

Helmut Schmidt en 7 dates

 
1918   Naissance, le 23 décembre, à Hambourg (Allemagne).  
1947   Chef du syndicat estudiantin social-démocrate.  
1952   Travaille avec Karl Schiller au ministère de l'Economie du Land de Hambourg.  
1953   Elu député du SPD au Bundestag.  
1969-1972   Ministre de la Défense.  
1972-1974   Ministre de l'Economie puis des Finances.  
1974-1982   Chancelier  
   

 

 
    Que vous ont inspiré les récentes manifestations en Grèce où des protestataires singeaient Angela Merkel, grimés en uniforme nazi ?  
    De la pitié.  
    Pour Merkel ?  
    Pour les Grecs.  
    Angela Merkel a appelé à une « union politique» en Europe. A Paris, on dit ne pas comprendre ce qu'elle veut dire…  
    Moi non plus, je ne comprends pas. Je ne suis pas à l'unisson de ces politiciens qui font de beaux discours ne débouchant sur rien. C'est Jean Monnet qui m'a convaincu de la nécessité d'une union européenne, lors d'une première rencontre, à la fin des années 1940. Si les Européens continuent avec leur fierté nationale, leurs défilés sur les Champs-Elysées le 14 juillet ou le 3 octobre à la porte de Brandebourg, cela ne suffira pas. Au sein des institutions de l'Union européenne, nous avons 23 langues nationales officielles et on compte autant d'interprétations nationales des histoires des nations. Les Français se souviennent de ce que les Allemands leur ont infligé, les Allemands, de ce que les Français leur ont fait subir. Chacun continue, plus ou moins, à regarder le monde à travers un prisme national. Il est beaucoup plus difficile de bâtir l'union des nations européennes que les Etats-Unis d'Amérique. Cela prendra plusieurs générations mais il faut le faire. Certaines personnalités, aujourd'hui disparues -le philosophe espagnol Ortega y Gasset, l'Allemand Oswald Spengler, auteur d'un ouvrage sur le déclin de l'Occident durant la Première Guerre mondiale… - regardaient au loin. Ni Merkel ni Hollande ne leur sont comparables. Leur horizon de pensée ne dépasse pas la prochaine élection.  
    Comment expliquer ce déclin de l'Europe ?  
    Ce n'est pas le mot que j'utiliserais. Les progrès ont été énormes si l'on se réfère aux années 1930. Mais, c'est vrai, dans la dernière décennie, le sentiment de progrès s'est évanoui. Les médias sont devenus superficiels et, à l'heure actuelle, pêchent par excès de pessimisme. Regardez les journaux britanniques qui vont même jusqu'à conseiller à l'Allemagne d'abandonner l'euro…  
    Voyez-vous aujourd'hui une personnalité susceptible d'apporter ne serait-ce qu'un début de solution pour sortir l'Europe de la crise ?  
    Je ne connais pas assez le personnel politique européen. Ils ont au bas mot entre trente ou quarante ans de moins que moi.  
    Le Nobel de la paix décerné à l'Union européenne, le 12 octobre dernier, à Oslo, vous a-t-il rempli de joie et de fierté ?  
    Non, certainement pas. Je ne dirai pas de mal des Norvégiens. Mais je ne prends pas ce choix au sérieux.  
    L'Union européenne est-elle irréversible ou peut-elle se défaire, comme d'autres alliances dans le passé ?  
    L'éclatement, étalé sur une longue période ou soudain, ne peur être exclu à 100 %. On ne peut écarter totalement l'idée d'un échec de l'Union européenne. C'est pourquoi il faut faire de son mieux pour l'empêcher.  
    En France subsistent de fortes réticences, au sein de l'opinion, face à l'intégration européenne. Que diriez-vous à ces Français inquiets de la perte de la souveraineté nationale pour les rassurer ?  
    Je ne sais pas comment calmer ces inquiétudes, Mais je leur conseillerais de regarder de près les progrès de la Chine et de l'Inde, l'essor du monde musulman - plus de 1 milliard - 1000 millions ! - de personnes. Et qu'ils repensent à leurs petites difficultés intérieures. La Chine, c'est 15 fois la taille de l'Allemagne ! Et les Chinois, demain, produiront non seulement des machines à laver, des avions et des voitures, mais aussi des idées et des philosophies, et même des idéologies. La grande affaire de la Chine est de réinventer et de moderniser le confucianisme. Confucius vivait il y a deux mille cinq cents ans. Mais, aujourd'hui, dans chaque grande ville hors de Chine, on bâtit des temples à Confucius et des instituts Confucius.  
   

«Demain, les Chinois produiront non seulement des avions et des voitures, mais aussi des idées»

 
    C'est une obsession que vous partagez avec Giscard d'Estaing : l'incompréhension de ce que signifie l'ascension de la Chine…  
    Les Européens n'ont pas suffisamment conscience des changements considérables que va produire cette civilisation vieille de quatre mille ans, ininterrompue, toujours vivante, alors que les antiques civilisations d'Egypte et de Mésopotamie sont dans les musées. Ce que vous nommez l'obsession - je ne retiendrai pas ce terme - de Giscard est légitime. Car la Chine est une exception dans l'histoire de l'humanité.  
    La perception de l'identité nationale a-t-elle changé en Allemagne ?  
    Les Allemands restent mal à l'aise avec leur identité nationale. Ce sont des termes difficiles à cause de l'histoire de notre unification. Prenez la partie orientale du pays [l'ex-RDA] : il faudra peut-être encore une génération pour qu'elle fusionne vraiment avec le reste du pays.  
    A vos yeux, la montée de l'islam en Europe fait-elle partie des nouveaux défis du XXIe siècle ?  
    C'est un grand problème et ça va le rester. L'intégration dans les sociétés européennes se fait difficilement, particulièrement dans les grandes villes. On le voit à Paris, à Berlin, à Hambourg, à Londres... Les Européens ont eu besoin de deux siècles pour déterminer qui, du pape ou de l'empereur, devait avoir le dessus. A la fin, le pape a perdu et nous sommes devenus des pays séculiers. En terre d'islam, il ne peut pas y avoir de pays laïque, du moins selon l'interprétation actuelle du Coran. Pour moi, l'avenir des communautés musulmanes en Europe dépendra largement des efforts d'émancipation des femmes. Si elles réussissent, il y a matière à espérer. Mais si elles échouent à se libérer - je pense, par exemple, à ces jeunes filles de 15 ans contraintes à des mariages avec des inconnus -, nous sommes face à un sérieux problème.  
       
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