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       - La Renaissance : un souffle nouveau sur le monde  
    Alain Vircondelet - BeauxArts, hors série 20 - 2012-03-01      
    À travers l'Italie et la France, en pleine ébullition, Vinci rayonne.
Animé d'une grande soif de savoir, Léonard de Vinci est le symbole d'un siècle où le progrès se heurte de plein fouet à l'épaisseur des dogmes.
 
    Le visage si limpide de Vénus qu'a peint Botticelli, vers 1485, apparaissant dans sa coquille sur des flots apaisés, le vent qui souffle dans ses cheveux d'or et cette douceur lui nimbe son regard pourraient être l'allégorie de cette Renaissance qui s'impose dans toute l'Europe, une certaine manière de regarder le monde, de s'incarner en lui dans une autre lumière… Est-ce dire cependant que tout ce qui précède, le Trecento et l‘art ténébreux des Flandres, s'est éclipsé sous l'éclat rayonnant des artistes nouveaux ? Il serait injuste d'imaginer que l'histoire des idées et des hommes se joue ainsi entre dénis et apparitions, entre déclin et renaissance. Toute l'histoire de ce siècle éblouissant, qui a vu triompher tant de génies, qu'ils s'appellent Raphaël, Michel-Ange, Véronèse, et bien entendu Vinci, n'est pas née de rien. Bien que le Moyen Age ait été globalement considéré comme une période obscure, il n'est pas certain que ce nouveau siècle ait fait table rase de ce qui l'a précédé. Il est porteur en son sein de toutes les avancées médiévales, de toutes les autres «Renaissances» qui l'ont précédé, et qui, de Charlemagne à la création des universités et des grands ordres monastiques au XIIe siècle, ont répandu dans toute l'Europe, un souffle nouveau, une autre façon d'envisager l'histoire, d'autres perspectives. Méfions-nous donc de ces étiquettes qui seraient signes de rupture définitive ! Cependant, l'effervescence qui se lit dans tous les domaines, tant au plan des arts que de celui de la géostratégie politique, rebat les cartes d'une histoire et d'un continent. Toutes les lignes de références vacillent et se déplacent, toutes envisagent d'autres voies pour l'avenir du monde.  
   

Gabriel Lemonnier
Le Siècle de François Ier.
XVIIIe siècle. huile sur toile.
Coll. musée des Beaux-Arts, Rouen.
François ler, roi de France, reçoit à Fontainebleau le tableau de la Sainte FamIlle, envoyé de Rome par Raphaël comme hommage. À ses cotés, on distingue (à gauche) Marguerite de Navarre de dos, avec en face d'elle Claude, reine de France, derrière laquelle on reconnaît Louise de Savoie et Diane de Poitiers (avec le grand chapeau). A droite de François Ier la famille de Bourbon, Coligny, Bayard, Léonard de Vinci et le cardinal Bembo.

 
   

Face à l'humanisme médiéval, relié principalement aux Anciens, s'élabore un humanisme attaché à l'homme, à son incarnation.

 
    Des idées neuves se déploient ; un souffle et une jeunesse s'expriment dam une manière de créer, de décrire, d'échanger, de propager, d'analyser, plus souples et plus créatives que dans les siècles passés. Ainsi face à l'humanisme médiéval, relié principalement aux Anciens, s'élabore un humanisme arraché à l'homme, à son incarnation, à la confiance qu'on peut lui accorder. Le regard désormais moins révérenciel envers les Anciens donne à l'homme toute sa place au cœur de la création du monde. C'est lui, l'homme, qui va en poursuivre Ia tâche et la réalisation, prenant de vitesse le vaste dessein que Dieu confia à son Fils… Luther, Colomb, Gutenberg, Érasme ou Vinci seront les figures les plus emblématiques de ce grand renouveau qui va changer l'histoire du monde et lui donner une nouvelle impulsion.  
   

«Et la lumière fut…»

 
    Ces mots, qui surgissent de la feuille imprimée par Gutenberg el qu'a reproduits David d'Angers sur sa fumeuse statue érigée â Strasbourg, révèlent bien ce statut nouveau auquel accède le XVIe siècle. Il n'est que de parcourir l'Europe aujourd'hui encore pour constater l'ampleur de cette Renaissance. Des cours italiennes à la république de Venise, de Cracovie à Gand, de Mayence à Oxford, de Salamanque et Burgos à Paris et au val de Loire, c'est tout un continent qui s'embrase et envisage autrement son destin, ébloui devant les découvertes d'autres territoires, fasciné par l'or qui surgit comme une manne des soutes des galères, émerveillé par la liberté humaine, soudain envisagée, stimulé par le défi luthérien. L'heure est à une énergie libérée, à un enthousiasme qui met, paradoxalement et contre l'étymologie, sa foi en l'homme et non plus seulement en Dieu… Ce que les Etats-cités italiens de Ferrare à Florence et de Rome à Sienne avaient initié, privilégiant les arts comme meilleur moyen d'accéder à la postérité et à la prospérité, est encouragé dans toute l'Europe. Où que l'on se rende, c'est une explosion radicale d'idées audacieuses et de créations artistiques, des foyers intenses de recherches et d'inventions. La découverte de continents nouveaux, de civilisations éblouissantes, (les Incas er les Aztèques), donne aux contemporains de ce siècle la fierté immense de voir s'élargir les cartes marines et terrestres. Mais ce n'est pas seulement la Terre qui se dévoile aux hommes, c'est aussi l'univers : la Terre n'est plus qu'une planète parmi tant d'autres, donnant à Giordano Bruno, quelque temps plus tard, l'intuition d'un univers en constante expansion, infiltrant en même temps le doute sur le dessein de Dieu dans la créations de la planète Terre… L'influence des humanistes, savants et lettrés, des artistes de toutes sortes, des théologiens issus de la critique luthérienne, des grandes découvertes, est infinie. L'Europe est ébranlée, vacille sur ses acquis issus du Moyen Age mais ne rejette pas ces apports inauguraux. Elle sait que d'eux dépend un nouvel ordre du monde, et que ces éclats de lumière naîtront des temps nouveaux.  
   

Lattanzio Querena
Portrait de Léonard de Vinci.
XIXe siècle, huile sur toile.
Coll, Musei Civici Eremitani Musea d'Arte Medievale e Moderna, Padoue

 
   

Une (re)naissance dans les convulsions

 
    Mais il serait impropre de croire que ces évolutions aussi spectaculaires se sont conçues sans crises. De toutes parts, le vieux monde ne veut pas céder de son influence, il résiste aux avancées décisives du nouveau siècle. Bologne, Padoue, Bâle, Lyon restent des foyers suspects de trahison envers l'ordre ancien. Mais dans tous les domaines, malgré les murs édifiés par l'Eglise catholique et les pouvoirs politiques, les domaines de la cartographie, de l'astronomie, de la chirurgie, laissent imaginer la vastitude du monde, de cet inconnu fascinant que l'homme, par la force de son intelligence et l'acuité de ses intuitions parviendra à percer. Mais si certains évoquent la Renaissance comme un moment de pleine lumière, celle-ci a aussi sa nuit et ses crépuscules. Naissent, c'est un fait, de grands Etats : l'Espagne, boutant hors d'Andalousie les derniers bastions maures, la France, quis sous le règne de François 1er verra le début des premiers monarques, un roi qui gouverne selon «laquo;son bon plaisir»raquo;. Des Etats forts et puissants, mais dont la force et la puissance n'en révèlent que davantage la faiblesse et les injustices, voire les turpitudes et les violences faites aux peuples. On pense ainsi aux guerres d'Italie, interminables, et de Religions, que le doute luthérien va provoquer indirectement mais inévitablement, aux massacres attachés à toute expédition coloniale, aux génocides perpétrés au nom du Christ, aux Indiens décimés, aux civilisations avancées et cependant mises à bas, aux instincts de normalisation engendrés par la toute-puissance des Etats-nations.  
   

 

Les six rencontres qui ont marqué sa vie

 
    Quel destin, pour un bâtard de la campagne toscane ! Le petit Léonard nait en 1452 d'un père notaire et d'une mère paysanne. Jusqu'à sept ans, il grandit à Vinci, son village natal. Puis est envoyé à Florence, dans la demeure paternelle.  
    En 1409, il entre à l'atelier d'Andrea del Verrocchio, peintre, sculpteur et ferronnier de renom. Le jeune élève l'assiste dans sa réalisation du Baptême du Christ. En 1472, Léonard intègre la corporation des peintres de Saint-Luc, mais ne quittera Verrocchio qu'en 1476. Ces années-la ont vu naître l'Annonciation, la Madonna Litta ou le Portrait de Ginevra de Benci. 1480 inaugura un long cycle de commandes magistrales, avec l'Adoration des Mages pour le couvent de San Donato à Scopeto. Mais Milan lui fait de l'œil et il cède à ses avances en 1482, laissant les moines bredouilles, Là, il peint la Vierge aux rochers (version du Louvre) et Ludovico Sforza, l'orgueilleux souverain des lieux, s'arroge les services de l'artiste en 1489 ; il n'y a que Léonard qui puisse glorifier sous la forme d'une statue équestre son père, Francesco Sforza. Insatiable, Ludovico lui commande cinq ans plus tard la Cêne pour le réfectoire de Santa Maria delle Grazie. Ce dévouement cesse en 1499, lorsque le duc de Milan est chassé par Louis XII, lequel réclamera à Léonard une Vierge à l'Enfant avec sainte Anne. En 1502, après une période d'errance à Florence, en passant par Mantoue et Venise, Léonard suit César Borgia dans ses campagnes militaires de Rome. Il ne rentre à Florence qu'en 1503, travaille à la Joconde et à la Bataille d'Anghiari, qu'il abandonne dès 1506 sous l'appel de Charles d'Amboise, commandant français à Milan. Prisonnier de ses obligations, Léonard multiplie les allers retours entre Florence et Milan, où il peint en 1508 une deuxième version de la Vierge aux rochers destinée à la confrérie de l'Immaculée-Conception. En 1511, le décès de Charles d'Amboise et le départ forcé des Français contraignent Léonard à changer de mécène. Il plie bagage pour Rome, où le reçoit Julien de Médicis, frère du pape Léon X, qui périt deux petites années plus tard. La dernière croisade léonardesque est marquée par l'Invitation de François Ier en 1516 à résider à la cour de France. L'homme traverse les Alpes, quelques chefs-d'œuvre sous le bras. Il meurt le 2 mal 1519 au manoir de Cloux.  
   

 

 
   

Un phare dans cette nuit

 
    Vinci apparait dans ce mouvement paradoxal comme une lueur tenace et stable. Il lui est resté, encore intacte, l'image du touche-à-tout de génie. Ses centres d'intérêt sont multiples au point qu'il semble être à lui seul une encyclopédie vivante. L'imagerie populaire a fait le reste… Pas un domaine de la connaissance qu'il n'ait exploré, pas un monarque qui ne l'ait consulté tant il faisait office de sage. Pas un autre de ses contemporains qui n'ait manifesté une telle soif de savoir. Peintre bien sûr (quoique l'on ne connaisse de lui qu'une dizaine de toiles), mais aussi sculpteur, architecte, physicien, ingénieur, écrivain, poète, musicien, astronome, géologue, botaniste… , il est tout à la fois, humaniste en ce sens qu'il n'est pas spécialisé dans un domaine précis mais qu'il se rend disponible à tous les champs possibles de la Création. Son oeil de peintre est partout, observe, épie, furète, interprète, recopie : «laquo;N'apercevez-vous, écrit-il, dans son Traité de la peinture, la variété des sources, les rivières, les villes, l'image mobile des costumes, des joyaux et des arts ? Il n'ignore rien, en effet, des secrets de la nature comme de l'épaisseur des habitudes et des dogmes, de la difficulté à les transgresser. Il sait les hostilités qu'engendre toute nouveauté, les peurs paniques que toute remise en question d'un monde peut déclencher. Il sait surtout la force déliée de la liberté que l'homme doit toujours conquérir. Mais sa ténacité bienveillante maintient ses ardeurs créatrices, son besoin farouche de connaître, de ne pas laisser le monde en l'état. C'est pourquoi le destin de Vinci est symbolique de la Renaissance et parle toujours à l'inconscient collectif et populaire. Il ne cesse de coucher sur de grandes planches des plans de cités comme des engins merveilleux dont il se pourrait que dans les siècles à venir, certains puissent y trouver des prototypes stupéfiants, il ne cesse d'inventer, et donc de faire naître, et en même temps, il mesure l'ombre portée de cette Renaissance, celle des cynismes et des intolérants. Plus que quiconque, il n'est pas dupe de la vanité des choses er du monde, de sa propre inaptitude à tout réaliser de ce qu'il imaginait, tout à trac, en vrac et qu'il n'achevait que très rarement, pour passer à autre chose ! Il tenta sûrement de convaincre François Ier, qui l'aimait comme un père mais dont les ambitions ne pouvaient s'aligner sur son esprit de sagesse, des tâtonnements et des limites des hommes. Mais François Ier, dont l'histoire fut à son égard bien indulgente, ne l'écouta guère…  
   

François 1er, un roi moderne et autoritaire

 
    Le règne de François Ier, le plus souvent considéré comme représentatif de l'éveil renaissant, n'est pas moins exposé aux lueurs nocturnes que la Renaissance ne parvient à éteindre. Si les premières années de son règne l'ont vu comme un prince moderne, ouvert à toutes les nouveautés, sensible aux idées avancées, l'affaire des Placards, en 1534, obscurcira la lumière de la Renaissance. Rien ne pourra endiguer le retour des guerres civiles, dont la Saint-Barthélemy sera l'apogée sanglant. L'esprit d'intolérance et de guerre aura vaincu. De même, malgré les écrits des philosophes et des théologiens, les écarts entre les différentes classes sociales se sont encore plus creusés, les pauvres seront renvoyés à des logements insalubres, condamnés à une malnutrition généralisée, tandis que qu'aristocratie et bourgeoisie renforcent leurs patrimoines. L'autorité du monarque accroît la dépendance de son peuple, et tous les idéaux de la Renaissance, incarnés par les humanistes et les grands artistes semblent voler en éclats quand on sait que les fondations de l'Europe sont nées d'eux et qu'ils n'ont en réalité aucunement servi au progrès des hommes. Les hiérarchies de la cruauté n'ont cessé de progresser pour culminer dans les génocides du XXe siècle.  
   

Jean Clouet
Portrait de François Ier.
Vers 1530, huile sur bois.
Coll. Musée du Louvre, Paris

 
    Reste quand même malgré les désenchantements, ce temps unique de la Renaissance qui a donné tant de chefs-d'œuvre et d'espérance. L'humanisme qui l'a conduite a imposé la foi en l'homme. Elle a bien pris en compte la diversité des cultures même si ses idéaux ont été dévoyés par des souverains à la fois forts et sans scrupule, elle a su réviser les sciences, les adaptant au présent, et surtout elle voulut se définir comme un espace d'échange et de liens, dont le maître mot serait avant tout le droit et le devoir de penser librement- La peinture et tous les art se sont employer à exalter ces fondements, sans pour autant être dupes du défi considérable que cela représentait. Mais avec ce siècle, des portes se sont définitivement ouvertes, les idées se sont irrémédiablement faufilées et nourrissent encore aujourd'hui notre réflexion. Montaigne, Rabelais, les poètes de la Pléiade, Michel-Ange, Vinci et tant d'autres, sont toujours convoqués pour nous frayer une route et nous éclairer. Et aussi pour nous prévenir que rien n'est jamais acquis à l'homme, comme le disait le poète. Comme dans un cruel palimpseste, les aubes de Botticelli ne peuvent chasser les nuits aux torches menaçantes des Inquisiteurs et des massacreurs que d'Aubigné décrit dans ses Tragiques… L'esprit de la Renaissance nous rappelle ainsi et surtout d'être lucides : s'il nous apprend la ferveur, l'admiration et la nécessité de l'accord, la force de l'esprit critique et la confiance en l'homme, il révèle, souvent même à son insu, les noirceurs qui menacent sans cesse l'homme et qui, toujours vivaces, se tiennent en embuscade.  
   

Léonard de Vinci
Les proportions humaines d'après Vitruve.
1490, plume, encre et aquarelle sur pointe d'argent.
Coll. Galleria dell'Accademia, Venise.
La grande obsession da Vinci ? Les justes rapports de mesure, qu'il trouve dans les théories de l'architecte Vitruve (1er siècle avant notre ère). L'inscription du corps dans la carré et le cercle constitue un modèle de proportions parfaites.

 
    Table des matières - suite : Quatre journées cruciales dans la vie de Vinci  
       
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