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       - L'apôtre de la mécanique universelle  
    Paul Kaplan - BeauxArts, hors série 20 - 2012-03-01      
    Curieux de tout, Vinci met le dessin au service de la connaissance.
Si Léonard de Vinci a utilisé des procédés déjà imaginés depuis des siècles, il eut le génie de les perfectionner pour concevoir des «machines» d'avant-garde.
 
    «Il n'exerça pas une seule profession mais toutes celles où entrait le dessin.» D'un mot - dessin - Vasari définit, trente ans après la mort de Léonard, l'unité d'une oeuvre aussi variée qu'imposante. Du dessin procèdent, en effet, toutes les figures du maître toscan : le peintre et le sculpteur, bien sûr, mais aussi l'expert des perspectives, l'observateur des plantes et des tourbillons, le cartographe, l'architecte et l'urbaniste, l'anatomiste et le géomètre, l'ingénieur militaire et son alter ego, civil, le concepteur de combinaisons mécaniques et de machines encore impensées. Léonard et ses doubles observent, cherchent à comprendre, imaginent, mais tous avec une mine à la main.  
   

Maquette du planeur de Léonard de Vinci. Coll. musée de la Science et des Techniques de Léonard de Vinci, Milan. Reprenant l'aile battante, la machine volante de Léonard est une transcription mécanique du vol des oiseaux. Dans les années 1890, l'Allemand Lilienthal planera des milliers de fois en s'harnachant a une voilure inspirée de celle des oiseaux. Mais une voilure fixe, cette fois, et donc régie par la mécanique des fluides. Un rêve d'Icare…

 
    Longtemps admiré comme seul peintre, Léonard a été unanimement reconnu comme un génie universel à la fin du XIXe siècle, la transcription de ses manuscrits et la diffusion de ses dessins techniques concordant avec les balbutiements d'inventions phares des décennies suivantes : l'automobile, l'avion, la bicyclette, un peu plus tard le char d'assaut… Le mythe s'est ainsi créé, d'un génie précurseur de la modernité technique et scientifique, figure tutélaire d'une communauté qui, jour après jour, gagnait un peu plus en puissance : celle des ingénieurs. En 1902, pourtant, Marcelin Berthelot, le maître indiscuté de la chimie française, exprimait déjà plus que des réserves quant à cette irruption du grand Léonard dans la fondation de la science occidentale. De fait, si, dans sa royale sinécure d'Amboise, ce dernier dessinait - entre autres choses - un canon à angle de tir réglable, il ne disposait ni des abaques ni des équations balistiques qui lui eussent permis de déterminer la juste hauteur. Ses carnets nous livrent d'ailleurs un aperçu de ses intérêts théoriques : le mouvement, comment il se poursuit, se ralentit, puis s'arrête ; le poids, dans ses rapports avec le mouvement ; la force qui le produit ; les trajectoires relatives issues du choc de deux corps de poids différents… Rien, notera-t-on, qui ne figure déjà dans des pages plus anciennes - par exemple celles d'Albert de Saxe (1316-1390) - et qui ne soit connu de quiconque ayant fréquenté un atelier d'artiste. II en va de même pour l'idée que toutes les formes sont les fruits de forces en mouvement. Cependant, faisant un pas plus loin, Léonard en tirera le principe de l'universalité de la mécanique, qui fait que l'aile battante de l'oiseau ou le mouvement du bras humain sont descriptibles en termes de systèmes de production, de transmission et de transformation de mouvements. Descriptibles… et donc imitables. Condition première : observer. Pour ce faire, l'homme dispose d'un outil prodigieux : l 'œil - la fenêtre de l'âme, la principale voie par où notre intellect peut apprécier pleinement et magnifiquement l'œuvre infinie de la nature - à l'étude duquel Léonard se consacre minutieusement. Observer pour ensuite reproduire avec un trait exact. Car si l'œil perçoit, le dessin, lui, donne à voir et à concevoir.  
   

Notes et esquisses pour la machine à voler, ailes attachées au corps par des sangles (Codex Atlanticus, folio 846). Col. Biblioteca e Pinacoteca Ambrosiana, Milan.

 
    Il donne d'abord à voir les formes fixées de la nature (plantes et arbres, notamment sous le vent, mouvements de la surface de l'eau, nuages, soleil…) dans leurs proportions, les inscrivant si nécessaire dans des épures géométriques indicées de points remarquables. Il donne ensuite à voir les «armatures» cachées sous les formes, par exemple du corps : les muscles et les ligaments sous la peau, les nerfs et les artères qui les sillonnent, les os sous les muscles, leurs jointures… Et pour que la mise à nu soit complète, le trait, comme le scalpel, est sollicité pour varier les angles, grossir les détails critiques, représenter des coupes… Cette grammaire du dessin a pour vertu heuristique d'enrichir de nouveaux systèmes la mécanique universelle du monde, d'ajouter de nouvelles pages à son répertoire.  
   

Vis sans fin avec roue dentelée et engrenage hélicoïdal. Maquette d'après le Codex de Madrid (folio 17r). Coll. Museo Ideale Leonardo Da Vinci, Vinci.

 
    Une partie de ce dernier était cependant connue depuis des siècles : du levier au treuil et à la vis sans tin, les principales machines simples, que Léonard recombine dans des dispositifs plus complexes, avaient été décrites par les mécaniciens grecs – dont Archimède, Philon de Byzance et Héron d'Alexandrie. Un peu avant sa naissance el pendant sa jeunesse, cet héritage, complété de nouvelles inventions, tels la bielle-manivelle ou les engrenages des formes variées, avait été valorisé par une brochette de talents hors pair, à la fois architectes, peintres et ingénieurs, précédant en cela Léonard : l'Allemand Konrad Kyeser, Roberto Valturio, Leon Battista Alberti, Filippo Brunelleschi, Bonaccorso Ghiberti, Taccola, Francesco di Giorgio, pour ne citer que les plus connus. Ensemble, ils ont laissé, parfois rassemblées dans des traités techniques, de nombreuses études de machines, vouées au levage, au déplacement de charges, à l'art militaire, certaines mues par la force hydraulique, d'autres par le vent, le plus grand nombre combinant leviers, engrenages et vis sans fin.  
    C'est dans leur sillage que s'inscrit Léonard, s'octroyant même certains des dessins de ses prédécesseurs, mais ajoutant à ce corpus une précision de trait supérieure et l'invention de machines inédites reposant sur l'imitation de la nature. Exemple le plus connu de cette dernière catégorie : l'aile volante imitant le vol des oiseaux.  
   

Étude de rapports de proportion d'une église et sa coupole. Manuscrit B (follo 17). Coll. Bibliothèque de l'Institut de France, Paris. Léonard considérait ces études de temple comme les plus démonstratives de ses conceptions architecturales. La géométrie y est partout : plan au sol octogonal, lanterneau de la coupole principale à la verticale du centre, campaniles symétriques, à quoi s'ajoute la recherche constante de proportions idéales.

 
    Ces machines en image, n'étaient pas seulement des rêveries techniques, Elles étaient aussi là pour faire valoir les talents de leur auteur auprès de ceux qui pouvaient l'entretenir : ces princes italiens, rivalisant de puissance et de prestige, et enclins à s'adjoindre les services de quiconque pourrait à la fois couvrir de dômes leurs cathédrales, renforcer leurs murailles, aménager leurs villes et leur territoire et couvrir les murs de leur palais de chefs-d'œuvre symboliques des temps nouveaux. Les aléas des relations internationales de l'époque firent que Léonard, après avoir servi les maîtres de Florence, de Milan, de Venise et de Rome, s'en vint exercer ses derniers talents auprès du roi victorieux d'alors : François Ier, le roi de France.  
   

«La bicyclette ? Une légende !»

 
    Entretien avec François Saint Bris, président du château du Clos Lucé.  
    Léonard de Vinci passe pour un visionnaire de l'ingénierie hydraulique et militaire. Est-ce justifié ?  
    C'est indéniable, il avait des qualités incomparables et le faisait savoir ! Mais il faut replacer l'homme dans son contexte. L'Italie connaît alors une révolution technologique sans pareil et Léonard répond à la demande de son temps.  
    À l'heure où l'Industrie textile fleurit, il invente le marteau batteur d'or, une sorte de laminoir mécanisant la fabrication des fils d'or, Tandis que l'Angleterre et la France peinent é sortir de l'ère médiévale, les Médicis, les Sforza et les papes rivalisent en s'entourant d'ingénieurs illustres. Il y avait donc un terreau favorable. Léonard s'est beaucoup appuyé sur les travaux de Francesco di Giorgio, Alberti, Taccola, Brunelleschi, et de tant d'autres, Il a excellé dans le perfectionnement de systèmes préexistants, comme le moulin à eau, pour lequel il a créé une douzaine d'applications. Par ailleurs, on lui connait des travaux réalisés en binôme avec le mathématicien Luca Pacioli, qui l'a aidé dans ses recherches sur la géométrie.  
   

Une bicyclette dessinée dans le Codex Atlanticus (folio 133)

 
    Comment expliquer son mythe de génie ? Est-il dû à la popularité de ses carnets ?  
    À la Renaissance déjà, Léonard était célébrissime. Louis XII comme François Ier le nomment «Premier ingénieur et architecte du Roi». Son savoir-faire était reconnu.  
    Cela dit, il est vrai que les carnets ont largement contribué à faire connaître ses inventions. Jusqu'à la fin du XIXe siècle, peu s'y Intéressaient, mais aujourd'hui une vingtaine de «codex» sont répartis dans le monde (Bill Gates a racheté récemment le Codex Leicester traitant d'astronomie). Et pas une année ne s'écoule sans que plusieurs musées ne consacrent â Vinci une exposition.  
    Lui connaît-on des inventions plus farfelues, voire des ratées ?  
    Oui, par exemple, il a créé une machine de combat excentrique. Il s'agissait d'un attelage de chevaux muni de faux tournantes. Un tel appareil existait déjà dans l'Antiquité mais Il était mû par des éléphants.  
    Léonard était un savant plein de fantaisie. Imaginez, il a conçu pour une fête, offerte en 1518 à Amboise, un décor de forteresse avec des fauconneaux qui, du haut des créneaux, crachaient des chiffons devant la cour éblouie ! Bien sûr, certaines créations se révèlent incomplètes, En reconstituant une maquette de «l'automobile», le Pr Paolo Galluzzi a découvert une pièce manquante dans son système d'engrenage. En revanche, d'autres inventions sont remarquables.  
    A tort, l'opinion lui a attribué l'invention de la bicyclette. Faut-il y voir la preuve d'une certaine démesure ?  
    De toute évidence, le dessin de cette bicyclette découvert entre deux pages collées du Codex Atlanticus n'est pas de sa main. La fièvre de la rumeur a fait le reste. Avouons que Léonard était un brillant ingénieur mécanique, Il aurait pu tout à fait être l'auteur d'une bicyclette puisqu'il a dessiné des pignons à roues dentées entrainant une chaine de transmission. Certes, Il n'a pas tout inventé, mais il a tellement rêvé l'avenir qu'il l'a souvent anticipé.  
   

… et sa reconstitution

 
    Table des matières - suite : Et si c'était Léonard, le copiste ?  
       
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