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       - Tableaux en recherche de paternité…  
    Léopold Sanchez - BeauxArts, hors série 20 - 2012-03-01      
    Originaux, copies et faux.
Main de maître ou d'atelier ?
 
    Seule une poignée de tableaux sont, sans aucune contestation, attribués à Vinci : l'Annonciation (galerie des Offices, Florence), le Portrait de Ginevra de Benci (National Gallery of Art, Washington), la Madone à l'œillet (AIte Pinakothek, Munich), la Dame à l'hermine (musée Czartoryski, Cracovie) et les quatre tableaux exposés au Louvre, à savoir : la Vierge aux rochers, la Joconde, la Vierge avec l'Enfant Jésus et sainte Anne, et Saint Jean-Baptiste.  
   

Léonard de Vinci. Portrait d'une dame de la cour de Milan, dite la Belle Ferronnière. Vers 1495-1499, huile sur bois. Coll. musée du Louvre, Paris.En 1642, la Belle Ferronnière est attribuée à Vinci par le père Dan qui fait l'inventaire des collections de Fontainebleau. La paternité est discutée jusqu'à ce qu'une étude scientifique montre que c'est le même noyer qui a servi à la Dame à l'hermine, 100% sûre quant à elle. Sans doute Léonard était-il entouré de ses collaborateurs pour l'exécution, mais celle-ci a bien eu lieu dans son atelier. Affaire étonnante : en janvier 2010 est passée aux enchères une «autre» Belle Ferronnière chez Sotheby's, jumelle de celle conservée au Louvre. Après expertise, il est finalement considéré comme un remarquable faux du XVIIe siècle. Il est tout de même parti pour 1,5 million de dollars. Loin, cependant, des 250 millions (d'après George Wachter chez Sotheby's) qu'elle aurait coûtés si elle avait été authentifiée !

 
    Ces oeuvres présentent une cohérence tant sur le plan de la facture (c'est-à-dire l'ensemble des éléments qui la composent : le style, la technique employée, le dessin) que de l'impression qui s'en dégage (on peut aussi bien parler d'aura que de message). Ce qui fait dire que Léonard de Vinci les a exécutées de sa main. Prenons une peinture du jeune Léonard, comme le Baptême du Christ de la galerie des Offices à Florence. Si on reconnaît des éléments «léonardesques» dans le paysage d'arrière-plan, l'ange agenouillé ou le torse du Christ, on voit aussi la manière de son maître, Verrocchio, dans la composition de l'ensemble, le fait qu'elle se rattache encore au passé dans la disposition des détails… Le tableau est généralement considéré comme l'une des premières œuvres du peintre. Est-ce un «Léonard sous influence» ou bien le fruit d'une collaboration ? Les critiques optent pour la seconde solution. Pour la Madonna Litta du musée de l'Ermitage, c'est plus compliqué. On y voit bien des éléments propres à Léonard, comme le paysage du fond, mais une certaine sécheresse dans le trait, un manque de grâce dans les drapés, font attribuer cette œuvre à l'atelier, voire à un élève du maître, tantôt Marco d'Oggiono, tantôt Giovanni Antonio Boltraffio. Plus difficiles encore, des œuvres jadis acceptées et aujourd'hui contestées comme la Belle Ferronnière du Louvre ou le Portrait d'un musicien de la pinacothèque Ambrosienne à Milan. Voilà deux œuvres si «léonardesques» qu'elles n'inspirent pas confiance. C'est un peu comme le Buste de Nefertiti de Berlin. Plus égyptienne, tu meurs ! Sont-ils des copies, des pastiches, des faux ? Ou tout simplement des fantasmes qui ont cessé d'opérer, avec le temps ? Car, la peinture c'est avant tout une affaire de fantasmes. Pour la Vierge aux rochers de la National Gallery, le cas est plus simple. On a là une copie conforme de celle du Louvre, ce qui la fait considérer presque à l'unanimité par les experts comme une œuvre d'atelier. Comme les «sept Joconde» dispersées de par le monde, qui sont des copies exécutées par l'atelier de Léonard pour satisfaire les collectionneurs qui avaient entendu parler du chef-d'œuvre du maître ou l'avaient admiré en gravure. Quant à la Madone aux fuseaux, conservée dans une collection privée en Angleterre, on a d'emblée le sentiment d'être confronté à un Léonard : la position des personnages, la douceur du visage de la Vierge, le geste de l'Enfant et surtout le paysage de l'arrière-plan, tout y est, même le fameux sfumato (le fondu dans le lointain)… Et pourtant, quelque chose dit aux experts que ce n'est pas du Vinci en droite ligne. Peut-être, parce qu'il existe plusieurs versions probante; de ce tableau, par trois mains différentes ? Peut-être, à cause d'une certaine sécheresse (comme pour la Madonna Litta) ? Alors, copie… pas forcément d'atelier. Peut-être une copie, exécutée tardivement, d'une œuvre du maître qui aurait disparu. Même chose pour le Bacchus du Louvre, généralement considéré comme une œuvre réalisée à partir du dessin du Saint Jean-Baptiste.  
    Rappelons qu'il y a un peu plus de deux siècles, on croyait connaître une bonne cinquantaine de toiles de Léonard de Vinci, tant dans les musées que dans les collections privées. Le roi de France en comptait à lui seul onze de la main du maître (Abrégé de la vie des plus fameux peintres, A.-J Dézallier d'Argenville chez De Bure, Paris - 1762). On sait depuis peu que le Vinci n'a peint, en 50 ans de carrière, qu'une vingtaine de tableaux. Encore, ne les a-t-il souvent que commencés. D'où ces guerres intestines au sein des champs universitaires et muséaux, avec ses débords fréquents du côté des marchands… Deux exemples sont venus récemment illustrer : le dessin dit de la Belle Princesse et une huile représentant le Salvator Mundi.  
   

La Belle Princesse, une affaire à rebondissements

 
    L'Affaire de la Belle Princesse débute en 1998, avec la mise aux enchères par la maison de ventes Christie's d'un portrait de jeune fille en costume de la Renaissance, donné comme étant du XIXe siècle, et qui va atteindre alors la somme de 21'850 dollars. Rien ne laisse présumer alors la bataille d'experts qui allait se livrer autour de ce dessin.  
    L'oeuvre est d'abord acquise par la marchande new-yorkaise Kate Ganz. Mais le collectionneur canadien Peter Silverman, doté d'un œil exceptionnel qui lui a déjà valu quelques découvertes (dont un Raphaël…), en est persuadé : c'est une oeuvre contemporaine de Léonard. Peut-être de son atelier. Du maître lui-même ? Pourquoi pas…  
   

Attribué à Léonard de Vinci. La Belle Princesse. Vers 1480-1490, craie noire, rouge et blanche, encre el ajouts d'aquarelle sur vélin. Coll. privée. Ce portrait est probablement celui de Blanca Sforza. Son attribution à Vinci bénéficie, parmi ses plus importantes cautions, de celle de Martin Kemp, professeur émérite d'histoire de l'art à Oxford, spécialiste éminent de Léonard. Aucun doute â ses yeux d'expert : il s'agit du treizième portrait connu du maître.

 
   

Une intuition payante

 
    Il l'achète à Kate Ganz, persuadé que ce morceau de vélin de 33 cm sur 24 cm est un trésor. L'un des spécialistes mondiaux de Léonard de Vinci, Martin Kemp, le voit et affirme qu'il s'agit probablement du portrait de Bianca, une fille illégitime de Bernardino de Corradis., au moment de son mariage avec le duc de Milan, Ludovico Sforza, dit le More. Léonard ayant été entre 1482 et 1499 attaché à la cour de Milan, Peter Silverman confie le fameux dessin au laboratoire français (privé) de recherches sur l'authenticité des oeuvres d'art, Lumière Technology, afin de le faire analyser. «Jamais la connaissance des vraies couleurs d'une peinture n'a été aussi loin», affirme Pascal Cotte, l'inventeur d'une caméra très sophistiquée : «Cette technique nous a permis de découper en haute résolution multispectrale, en 13 mesures (des UV aux infrarouges), la couche de matière et d'isoler le spectre de chacune pour aborder des détails absolument invisibles à l'œil». Les chercheurs de Lumière Technology ont pu pénétrer ainsi dans l'intimité de cette œuvre et apporter des éléments nouveaux qui allaient clairement dans le sens d'une attribution à Léonard de Vinci. Comme le souligne Jean Pénicaut, le président de Lumière Technology : «Toute opération d'authentification doit correspondre à trois niveaux. Le point de vue stylistique qui est basé sur l'observation. Votre œil vous dit : ‘Je suis en présence de quelque chose qui parle à mes sens.' On est dans l'intuition ! Deuxièmement, la connaissance historique, qui s'élucide avec des recherches approfondies sur la provenance de l'œuvre, son histoire, sa place dans la chronologie des créations de l'artiste. C'est l'enquête proprement dite ! Puis, le niveau scientifique, qui va servir à apporter des preuves irréfutables de ce que les deux étapes précédentes nous ont affirmé».  
   

Un faisceau de preuves très convaincant

 
   

 
    Un parchemin datant de 1500 environ  
    Elle a bien été dessinée avec trois crayons (fusain, sanguine et craie) sur un parchemin que le carbone 14 a situé aux environs de 1500.  
    Une exécution de la main gauche  
    L'analyse des hachures, servant à rendre l'effet de l'ombre sur la peau du modèle, a révélé une exécution de la main gauche. On a procédé à des essais avec la main droite et ils sont venus confirmer ce diagnostic. C'est donc un gaucher qui a exécuté ce dessin… Et l'on sait que Léonard de Vinci l'était lui aussi.  
    Une empreinte ressemblante  
    La caméra multispectrale a aussi permis de déceler une empreinte digitale, que les chercheurs ont pu comparer à d'autres empreintes du peintre Italien laissées sur ses tableaux, comme sur le Saint Jérôme. C'est ressemblant.  
    Une technique propre à Vinci  
    En cherchant d'autres empreintes révélant la présence physique de l'artiste dans cette oeuvre, on a découvert des traces d'une autre technique employée par Leonard. Il s'agissait-là de ces secrets d'atelier que chaque maître gardait jalousement pour soi. Et Léonard était connu pour utiliser la paume de ses mains, afin de donner à certains aplats de matière picturale une douceur qui les rendait comparables à du velours. On a trouvé dans le cou de la belle dame des traces palmaires, Il s'agit probablement d'une craie qu'il passait délicatement pour accentuer le rendu de la peau.  
    Des entrelacs révélateurs  
    Eléments neutres, mais d'une importance capitale lorsqu'on a le puzzle presque dans son ensemble, les entrelacs sur l'habit de la princesse Sforza ont des petits frères dans ceux que Léonard s'est amusé à inventer sur les pages de ses carnets de dessins. Le rapprochement est plus que probant.  
    Trois petits trous capitaux  
    Intrigués par trois minuscules trous dans la bordure gauche du vélin qui sert de support à ce portrait, les spécialistes de Lumière Technology se sont mis en quête d'une provenance. L'historien d'art américain David Wright a trouvé la bonne piste en relevant que la famille de Bianca avait fait imprimer en 1490 une série de parchemins enluminés, les Sforziades, retraçant les grands moments de l'histoire de cette famille milanaise. 0n en connaît à ce jour quatre exemplaires; l'un se trouve à la Bibliothèque nationale de France, l'autre à la British Llbrary, le troisième au Vatican et le dernier à la Bibliothèque nationale de Varsovie. Une petite visite filmée dans ce haut lieu de la conservation du patrimoine polonais, et une manipulation de l'exemplaire en question ont confirmé l'absence d'une page et la présence de trois petits trous, dus à la couture du codex, correspondant exactement à ceux qu'on remarque sur le bord gauche du portrait. Le faisceau de preuves est impressionnant et le profil de la Belle Princesse est sans doute bien le treizième portrait connu de Léonard de Vinci. Le collectionneur canadien se trouve propriétaire d'une œuvre qui peut valoir autour de 150 millions de dollars. C'est ce qu'on appelle dans le jargon du métier, «avoir du nez» !  
   

Le Salvator Mundi, une attribution qui a fait l'événement

 
    À propos de nez, une autre affaire renvoie à cet organe olfactif pour faire trébucher une attribution pourtant bien établie. Le Salvator Mundi («le Sauveur du monde») a toujours été considéré comme une œuvre de la main du Vinci. Elle a appartenu au roi Charles Ier d'Angleterre, avant d'être perdue dans les événements historiques qui secouèrent l'Angleterre au XVIIe siècle, pour reparaître dans une vente aux enchères en 1958, entre les mains d'un descendant du collectionneur britannique, Frédéric Cook. Le tableau s'était alors vendu 45 livres, ce qui était une misère, même pour une œuvre attribuée à un élève du maître toscan, Giovanni Antonio Boltraffio. Aujourd'hui, la majorité des experts donne pour bon le Salvator Mundi de Washington, et l'œuvre fait l'unanimité lorsqu'on se borne à considérer sa main, dont les détails sont du plus pur Léonard… Mais, qu'en est-il de ce visage plat et au dessin noyé dans une sorte de flou, disent certains : «peu compatible avec la manière du maître». «Ce visage mort», comme le déclare l'expert allemand du musée de Leipzig, Frank Zöllner : «d'où est totalement absente la magie du regard… Et un nez si long, ajoute-t-il, peut-il correspondre au perfectionnisme de Léonard de Vinci ?». Pourquoi pas ! Une analyse plus approfondie de l'œuvre est venue confirmer son noble pedigree. Le fondu choquant des traits du Christ est sans doute le résultat d'une action abrasive opérée par le temps ou par l'intervention maladroite d'un restaurateur. Concernant la longueur de son nez, la scientifique italienne Amelia Carolina Sparavigna de l'institut polytechnique de Turin, s'est amusée à confirmer la présence d'un détail anatomique équivalent sur un autoportrait de Léonard, authentifié par elle sur le Codex du vol des oiseaux dont treize des dix-huit pages originales sont conservées à la bibliothèque de Turin, Elle s'est servie pour cela d'un petit logiciel gratuit et qui ne pèse pas plus de quinze mégas. Le logiciel «Iris», développé par un Français, dont se servent les astronomes pour faire ressortir les contours et définir les caractéristiques des objets cosmiques qu'ils ont photographié. On se trouve ici dans le cas d'une expertise par rapprochement de deux éléments différents. Certes ! Mais, à défaut de comparaison, l'intuition peut aussi jouer un rôle dans l'authentification d'une oeuvre, comme nous l'avons vu avec la Belle Princesse.  
   

 
    Vaste débat si l'on en croit ce commentaire d'une autorité en la matière, l'expert Martin Kemp, qui a déclaré au Journaliste du Telegraph : «Une fois que vous êtes entrés dans la pièce du musée (où se trouve le tableau du Salvator Mundi), il y a une étrange présence de Léonard !» La National Gallery à Washington est propriétaire d'un Léonard de Vinci en très mauvais état, mais qui n'en reste pas moins une œuvre authentique du maître. Expert dixit ! Et puis, n'est-ce pas toujours «l'intuition» qui fait que ces mêmes experts font grise mine à un tableau comme la Madonna Litta du musée de l'Ermitage ? Lors de sa dernière exposition à Londres, ils étaient presque tous bien d'accord pour souligner qu'elle n'a pas ce «rayonnement magique» qui caractérise les autres œuvres du maître et s'ils s'appuyaient pour ce dire sur le rapprochement avec les autres toiles accrochées auprès de lui. La Madonna Litta est donc retournée à Saint-Pétersbourg sans la bénédiction des autorités internationales… Mais, il faut bien que, dans la cinquantaine de Léonard que se targuaient de posséder jadis les cours européennes, il en reste quelques-uns en circulation.  
   

La Vierge aux fuseaux : hypothèses en pagaille !

 
    Que sont ces trois tableaux ? Splendides copies d'un original perdu ? Projets d'atelier pilotés par Vinci ? Et si la version du Drumlanrig Castle ou celle du Louvre étaient de la main du maître ? Tout est possible !  
   

à gauche : D'après Léonard de Vinci. La vierge aux fuseaux. Vers 1501, huile sur bois. Collection du duc de Buccleuch, Drumlanrig Castle, Ecosse. au centre : D'après Léonard de Vinci ( ?). La vierge aux fuseaux (après restauration). Huile sur bois. Coll. Musée du Louvre, Paris. à droite : D'après ou par Léonard de Vinci. La vierge aux fuseaux. Vers 1501, huile sur bois. Collection particulière, Genève.

 
    Table des matières - suite : La Joconde éclipsée par sa doublure !  
       
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