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       - La Joconde éclipsée par sa doublure !  
    Thomas Schlesser - BeauxArts, hors série 20 - 2012-03-01      
    Nouvelles révélations sur Monna Lisa…  
    Coup de théâtre début 2012. Tous les médias de la planète parlent d'une seconde Joconde découverte au Prado. Incroyable. Mais vrai…  
    En finira-t-on un jour avec le roman de Monna Lisa ? Ce tableau a suscité tous les fantasmes, toutes les projections, a inspiré des best-sellers et, bien sûr, a fait déplacer des millions de touristes. Un détour par les forums du web permet de constater que des rumeurs tenaces ont encore des partisans; ainsi, des internautes continuent de se demander si le Louvre expose bel et bien la vraie Joconde sur ses murs ! La rançon de la gloire quand on est l'oeuvre la plus célèbre du monde. La moindre découverte à son sujet, à condition qu'elle soit sérieuse et documentée enflamme la communauté des historiens de l'art et excite les médias de la planète entière… Ceux-ci ont été gâté, en janvier 2012. Entre l'exposition-vedette sur Léonard et Milan, orchestrée à Londres, et celle de Paris autour de la Sainte Anne, voici que Miguel Falomir, brillant et charismatique conservateur en charge des peintures italiennes au Prado annonce la découverte d'un portrait jumeau à celui de Lisa Gherardini. L'émoi est gigantesque. Et justifié…  
   

Atelier de Léonard de Vinci. La Joconde (avant restauration). Vers 1503-1156, huile sur bois. Coll. Museo Nacional del Prado, Madrid.Incroyable surprise… Le fond noir de la Joconde de droite, conservée au Prado, était un badigeon tardif qui a induit longtemps en erreur les spécialistes. Ils pensaient à tort qu'il s'agissait d'une copie tardive. En fait, après restauration, il apparaît bien comme un double du chef-d'oeuvre de Vinci, exécuté sous les ordres du maître par un collaborateur de talent. Lequel ? Le nom de Salai est une hypothèse solide.

 
   

Pourquoi ce tableau n'est-il découvert qu'aujourd'hui ?

 
    On pensait cette copie de Monna Lisa très tardive, comme il en existe quantité d'autres, parfois plaisantes, souvent sans grand intérêt. Le Louvre avait demandé en 2010 le prêt de celle-ci auprès du musée du Prado afin de l'intégrer à son exposition de mars 2012, car l'originale ne pouvait quitter la salle où elle est sévèrement protégée derrière son caisson transparent. Pourquoi y avait-il eu, jusqu'à présent, tant de négligence à l'égard du tableau du Prado alors que Miguel Falomir lui-même confie qu'une «intuition» le titillait depuis longtemps ? Comment donc a-t-on pu passer à côté de sa qualité ? Parce que les indices étaient trompeurs, La copie est référencée depuis 1666 dans l'inventaire des collections royales espagnoles et tout portait à croire que c'était une exécution du XVIIe siècle signée par un artiste du Nord. On la disait peinte sur un panneau de chêne, essence caractéristique des productions flamandes ou néerlandaises de l'époque, Et puis, il y avait ce fond noir au-devant duquel ne se découpait que la silhouette lumineuse du modèle. Mais nul paysage. En apparence du moins…  
   

Atelier de Léonard de Vinci. La Joconde (après restauration). Vers 1503-1156, huile sur bois. Coll. Museo Nacional del Prado, Madrid.

 
   

Comment a-t-on compris l'importance de ce double ?

 
    Le support n'est en réalité pas en chêne. Il est en noyer, ce qui est conforme à ceux de l'art florentin vers 1500; il est par ailleurs de dimensions semblables ou presque à celui de la Joconde (composée elle sur du peuplier) signée Vinci. Surtout, après rénovation, menée par l'Espagnole Ana Gonzàlez Mozo et le Français Bruno Mottin, l'excitation gagne les équipes du Prado. Ce n'est pas la prétendue copie qui est tardive, mais le badigeon noir. Un ajout du XVIIIe siècle, par souci esthétique ? C'est là l'hypothèse de Miguel Falomir, invérifiable en l'état… Peu importe, l'arrière-plan se révèle au fur et à mesure qu'est dissipé ce voile obscur par les restaurateurs. Miracle : sous les ténèbres couvait la réplique magnifique des masses rocheuses, des chemins sinueux et des atmosphères vagues et profondes de la Joconde. Patience : il y a encore mieux… Il est désormais nécessaire de plonger dans les strates souterraines de ce travail. C'est la clef pour comprendre sa genèse et donc son époque, sa mains son importance véritable. Nouveau miracle : une analyse infrarouge du tableau du Prado, comparée à celle menée en 2004 sur le tableau du Louvre montre que, pendant leur élaboration respective, des modifications similaires ont été effectuées.  
   

Ecole de Léonard de Vinci. Monna Vanna. XVe siècle, pierre noire et rehauts de blanc sur papier brun. Coll. Musée Condé, Chantilly. Cette Joconde nue fut vraisemblablement commandée par Julien de Médicis et figurait une de ses maîtresses. Des copies et des variantes en sont connues. Pour Daniel Arasse, il s'agit d'une formule novatrice : «le premier portrait érotique moderne.»

 
   

La Joconde du Louvre n'est pas terminée… Sa jumelle la parachève-t-elle ?

 
    Chair triste ou chair fraîche ?  
    Les spécialistes sont formels : en vieillissant, le vernis s'use, se salit et donne le sentiment que les personnages sont plus âgés. Quoique les traits de la Monna Lisa du Prado n'aient pas la finesse delicieuse et énigmatique qu'ont ceux du Louvre, ils donnent une nouvelle fraîcheur aux chairs. Les sourcils sont plus prononcés, les boucles des cheveux plus torsadées.  
    Pays brun ou pays bleu ?  
    Il est légèrement plus escarpé dans la version du Prado. Certaines zones nivelées de la Joconde du Louvre s'élèvent dans celle de Madrid. Et peut-être s'agit-il des formes envisagées par Vinci sans qu'il ne les ait exécutées. Mais il faut surtout observer la différence de couleurs. L'aspect sombre et brun auquel notre œil s'est habitué est totalement dissipé par un bleu aérien qui correspond certainement à la gamme chromatique originelle adoptée par le maître.  
    Pas un pli ou bien plissé ?  
    Dans la Joconde de Madrid, la manche n'est donc plus du tout jaune mais rouge ; cet écart ne s'explique évidemment pas par le vieillissement cette fois, mais par l'adoption de deux palettes différentes pour traiter le tissu du vêtement. On peut imaginer aussi que la manche jaune du Louvre était appelée à devenir rouge. La dégradation de la Joconde du Louvre a quelque peu effacé l'ondulation et les plis des drapés que rend avec élégance et subtilité celle du Prado.  
   

 

 
   

Que nous indique cette oeuvre en miroir ?

 
    On a pu comprendre, grâce à la confrontation entre l'analyse du tableau du Louvre et celle celle du Prado, que l'auteur de la seconde version était contemporain de Vinci et qu'il a certainement suivi les hésitations et les changements de caps esthétiques de son maître… Il est même tout à fait possible que Vinci ait expérimenté sa Joconde finale à travers celle qu'exécutait pour lui, à la manière d'un prototype, l'auteur de celle du Prado. Malgré quelques faiblesses (il n'y a pas le sfumato propre à Léonard), c'est une merveille et un inestimable document. Car la Joconde de Léonard a changé. Comme nous l'a confié Bruno Mottin, elle s'apparente désormais à «une poêle sale» et, au fil de la dégradation de ses vernis, des couleurs et des détails ont fini par disparaître. Observer le tableau restauré du Prado permet donc d'en retrouver la qualité originelle, et notamment la vigueur des bleus et la fraîcheur des chairs. Elle permet aussi de voir des sourcils plus prononcés, une ligne d'horizon sans décalage de hauteur, la position exacte des mains sur le bras du fauteuil, les formes des drapés. Découvrira-t-on un jour l'auteur de cc tableau capital ? Miguel Falomir est formel : Vinci n'est pas intervenu dessus, c'est le fruit d'un de ses élèves.  
   

Montage réalisé à partir de la Joconde du Louvre et de celle du Pardo.

 
   

L'attribution de la Joconde du Prado : Salaì, Melzi, Giampetrino ou Andrea Solari… Ou pourquoi pas un Espagnol ?

 
    Les spécialistes égrènent quelques noms possibles. Pas beaucoup. Il y a évidemment Salaì à qui on attribue la Monna Vanna et Melzi en tête de liste, ses deux favoris. Mais Léonard a eu bien d'autres disciples de grand talent : Giovanni Ricci dit Giampetrino, Andrea Solari… Pourquoi pas un Espagnol ? L'attribution promet d'être difficile, mais elle devrait enclencher quantité de recherches et de suppositions. Pour ceux qui en doutaient, le roman de Monna Lisa n'est pas terminé et le meilleur est peut-être à venir.  
   

Ecole de Léonard de Vinci. Femme nue (Monna Vanna). Huile sur toile. Coll. Musée de l'Ermitage. Saint-Pétersbourg.

 
   

Avis aux sceptiques !

 
    Jean Penicaut, responsable du laboratoire parisien de Lumière Technology, société spécialisée dans l'étude approfondie des oeuvres d'art par la technique de la camera multispectrale, souligne : «On ne peut pas se fonder sur ces éléments révélés lors du colloque de la National Gallery (organisé en parallèle de l'exposition ‘Vinci, un peintre à la cour de Milan') pour affirmer que les deux tableaux auraient été peints en même temps, comme l'a déclaré devant les journalistes Ana Gonzàlez Mozo, chargée des opérations de recherches pour le Prado ; ni qu'il y aurait similitude de factures entre les deux œuvres… «Que veulent donc dire les points de convergence entre les deux tableaux ? Toujours, selon le chercheur, avec Pascal Cotte, de lumière Technology : «Tout simplement que l'auteur de l'oeuvre de Madrid s'est servi du même matériel que Leonard de Vinci, pour exécuter une transposition de l'œuvre. On oublie de dire qu'un atelier de peinture, à l'époque, était une véritable entreprise de production ou l'on pouvait employer jusqu'à des centaines de personnes (comme ce fut le cas, plus tard, chez Rubens)». Les oeuvres d'art étaient perçues comme des monnaies d'échange, des présents venant consolider des traités, sceller de nouvelles alliances, affirmer l'image du pouvoir. Toutes les couronnes avaient plus ou moins leur collections. L'oeuvre achevée, on prenait généralement dans le même atelier un tracé sur papier-calque du dessin original, afin d'assurer sa reproduction, par la technique du «spolvero» (un tampon de craie passé sur le pointillé suivant le trait, qui va préparer le dessin pour recevoir la couche picturale. «C'est à ce stade que le copiste s'est aperçu que le maître avait modifié des détails et il les a reportés sur son tableau ! On ne peut même pas affirmer que la copie de Madrid a été peinte à la même époque que l'original…  
   

 

 
    Table des matières - suite : Les écrits de Léonard : le mystère sans fin  
       
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