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       - Les écrits de Léonard : le mystère sans fin  
    Armelle Fémelat - BeauxArts, hors série 20 - 2012-03-01      
    13'000 pages autographes répertoriées abordent toutes les disciplines…
En plus de se contempler, Vinci se lit.
De la botanique à l'urbanisme sa curiosité est insatiable.
Et sa pensée parfois insaisissable !
 
    «Ce gentilhomme a si singulièrement composé sur l'anatomie par la peinture […] et réalisé d'innombrables volumes en langues vulgaires sur la nature de l'eau, les machines et autres choses encore qui, selon ses propres mots, seront bien utiles et d'un grand agrément s'ils sont publiés», note Antonio de Beatis, secrétaire de Louis d'Aragon, dans son journal relatant la visite du cardinal à Léonard en octobre 1517.  
   

Notes et croquis de botanique et de géométrie dans le Manuscrit B (folio 3). Gousses et fruits. 1485-1488, crayon et encre. Coll. bibliothèque de l'Institut, France.Les pages de Vinci, en plus de déployer celte étrange écriture courant de la droite vers la gauche, dispensent parfois de magnifiques dessins colorés.

 
    Feuillets épars et carnets, quelques 13'000 pages autographes sont répertoriées, La somme des notes, dessins et croquis en tout genre est considérable. Non moins faramineuse, la quantité et la qualité des informations qu'ils recèlent et qui valent à Léonard sa réputation de génie universel. Ils correspondraient à au moins un tiers de sa production, estimée à environ 120 carnets. Il est donc légitime d'espérer un coup de théâtre à la hauteur de celui advenu en 1966, lors de la (re)découverte à la Bibliothèque nationale de Madrid des deux volumes de l'ancien fond de la Bibliothèque royale de Philippe IV d'Espagne - qu'on croyait perdus par la faute d'une erreur de transcription des notices du catalogue commise au XIXe siècle. Tous les manuscrits autographes identifiés sont actuellement conservés dans des institutions, à l'exception de celui acquis par Bill Gates en 1994, à grand bruit et à grand prix, 30,8 millions de dollars.  
    Peinture, architecture, sculpture, musique, scénographie, urbanisme, mais encore anatomie, physiologie, acoustique, optique, technologie, mécanique, physique, géométrie, botanique, hydraulique, hydrologie, astronomie, géologie, météorologie, sans omettre grammaire, vocabulaire, caricatures fables et poésies, etc., la liste des sujets abordés par Léonard ne saurait être exhaustive. Fruits d'une vie, somme de connaissances, de curiosités et de recherches, ces carnets sont légués par le maître à Francesco Melzi. Ils n'ont commencé à être vendus qu'après la mort du plus fidèle disciple, dans les années 1580, par son fils Orazio. Toujours plus dispersés, remaniés et perdus au fil des générations, les manuscrits de Léonard ont vécu de fabuleuses tribulations, à l'image de l'histoire des cinq siècles qu'ils ont traversés.  
   

Des destins contrastés

 
    C'est ainsi qu'en 1796 le général Bonaparte rapporte d'Italie, de la «république soeur» deMilan, le Codex Atlanticus et douze manuscrits de Léonard saisis à la bibliothèque Ambrosienne de Milan, au milieu de plusieurs caisses de biens choisis par le jeune mathématicien Gaspard Monge pour l'Institut national fraîchement fondé. Ce sont les carnets de l'lnstitut de France, numérotés de A à M (sans J). Totalement oubliés en 1815, ils ne sont pas restitués à l'Italie comme d'autres biens saisis. Le seul manuscrit rendu après le congrès de Vienne, grâce notamment à l'intercession du sculpteur Antonio Canova, est le Codex Atlanticus (bibliothèque Ambrosienne) - célèbre compilation confectionnée au XVIe siècle par Pompeo Leoni. Ce sculpteur A également compilé le Codex Arundel (British Museum), possédé les Codex Forster I, II, III (Victoria & Albert Museum), le Codex Trivulzianus (Biblioteca Trivulziana), les Manuscrits I, II (Bibliothèque nationale de Madrid) et réuni l'exceptionnelle collection de dessins de la Royal Library de Windsor. Autre sculpteur détenteur d'un manuscrit de Léonard au XVIe siècle, Guglielmo Della Porta, qui a possédé le Codex Leicester, ainsi appelé car devenu propriété du comte de Leicester, Thomas Coke, en 1717, puis du producteur de pétrole américain, Armand Hammer, en 1980 et enfin du fondateur de Microsoft, Bill Gates, en 1994.  
   

Etude de géométrie dans le Codex Atlanticus (folio 505. Coll. Biblioteca e Pinacoteca Ambrosiana, Milan.

 
    Une trentaine d'années après la restitution du Codex Atlanticus, la rocambolesque histoire des carnets milanais devenus parisiens s'est poursuivie, en 1848, par le vol de plusieurs feuillets dans les carnets A et B par le comte Guglielmo Libri-Carrucci. Il sont à l'origine du Codex Ashburnham 1875/1-2, remis à l'Institut de France en 1891, et du petit Codex sur le vol des oiseaux de la bibliothèque de Turin, légué à la famille de Savoie en 1893 par le prince russe Fédor Sabacnikov.  
   

Des carnets de poche

 
    Précieux trésor jalousement cadenassé dans les sous-sols de la Banque de France, les carnets de l'Institut de France sont les seuls dans leur état d'origine - constitués de feuillets irréguliers, pliés à l'intérieur d'une reliure de cuir sans doute confectionnée par l'artiste lui-même. Les pages sont couvertes d'une petite écriture serrée et parsemées de croquis et de schémas. A la Renaissance, le papier coûte si cher qu'il n'est pas question de laisser le moindre vide. Les feuillets sont intégralement remplis, parfois même en plusieurs strates, véritables palimpsestes. Léonard semble avoir utilisé ces carnets de poche en toutes circonstances, y jetant un mot, une idée, une réflexion, un calcul. Foisonnants, ces calepins reflètent son tempérament et sa manière, expressions du «rythme du monde» dans le flux ininterrompu du temps et du mouvement, pour reprendre l'expression de Daniel Arasse.  
   

«»Ceux qui s'éprennent de pratique sans science ressemblent à des pilotes qui monteraient sur un navire sans timon, ni boussole et qui ne sauraient où ils vont.»

Léonard de Vinci

 
    Longtemps restés une simple curiosité pour voyageurs cultivés, les carnets ne sont réellement étudiés dans leur ensemble et progressivement publiés qu'à la fin du XIXe siècle. Époque dominée par le positivisme scientifique et l'esthétique romantique, qui créent le mythe d'un Léonard prophète, magicien et occulte, précurseur des inventions de la modernité. Image vivace, longtemps alimentée par le fantasme des mystérieux secrets consignés dans ses carnets et de son écriture prétendument cryptée. En réalité, celle-ci présente la graphie cursive utilisée par les marchands de l'époque, et elle est tracée de droite à gauche, car Léonard était gaucher - réclamant l'aide d'un miroir pour être déchiffrée. En effet, la lecture du grand maitre se mérite. Et celui qui voudrait s'y risquer doit être prévenu, et surtout préparé : ni accentué, ni ponctué, son dialecte lombard est en outre truffé de formules latines et d'abréviations !  
   

Domenico Cunego. Léonard de Vinci dans son atelier. XVIIIe siècle, eau-forte.

 
    Léonard s'est mis à écrire assez tard, après avoir quitté Florence pour Milan, à l'âge de trente-cinq ans environ; l'écriture devenant peu à peu l'une de ses principales occupations. Au même moment, il se met à collectionner les livres, avec toujours plus de frénésie. Et, à quarante ans passés, il étudie la grammaire latine pour pouvoir accéder aux ouvrages scientifiques. Enfin, parallèlement et petit à petit, ses ambitions littéraires s'affirment et l'idée de publier des traités s'impose. Raison pour laquelle, sans doute, il invente un dispositif d'impression simultanée du texte et des illustrations. Pages noircies ça et là, tos sujets confondus, les carnets de Léonard sont à son image : mouvants et multiformes. Le fil de sa pensée et de ses écrits est difficile à suivre, et ce d'autant plus qu'il procède par analogie, mêlant les sujets et combinant les recherches. Ses notes reflètent la continuité dynamique de sa pensée scientifique. Notes de travail dans leur état brut, elles sont encore plus difficiles à lire et à comprendre qu'elles ne sont plus conservées dans leur configuration originelle, malheureusement inconnue. Il n'empêche, «l'intimité même de ces documents nous place au plus près des processus de la pensée de Léonard, de leurs limites et de leur efficacité», comme s'en émeut Daniel Arasse.  
   

Léonard et le traité sur l'eau

 
    Le thème principal du Codex Leicester, réalisé entre 1506 et 1510, est l'eau. Canalisations, domestication, puissance vivifiante et destructrice, la question du mouvement de l'eau y est abordée de manière transdisciplinaire via diverses notes traitant d'hydrodynamique et d'ingénierie hydraulique. Aides visuelles aux concepts développés dans le texte, de somptueuses illustrations sont placées en bord de feuillets : chutes, cascades, tourbillon, et courants, De belles pages sont consacrées aux transformations géologiques causées par l'action érosive des eaux et à la théorie de l'origine marine de la Terre, fondée sur la découverte de fossiles de coquillages au sommet des montagnes.  
   

Page du Codex sur le vol des oiseaux. 1505. Coll. Biblioteca reale, Turin. Parmi les sujets qui reviennent régulièrement dans les notes de Vinci, il y a le vol des oiseaux. Léonard est en revanche effrayé par la tâche qui se présente à lui voudrait étudier l'infinie variété des animaux aquatiques et celle des insectes !

 
   

Léonard et le traité sur le vol des oiseaux

 
    Notes et croquis sur le vol des oiseaux se retrouvent ça et là, dans plusieurs manuscrits, en particulier dans le petit carnet de Turin de 1505, appelé Codex du vol des oiseaux. Décollage, sustentation, atterrissage et avancement : schémas anatomiques et notes analysent la fonction des plumes et la répartition du poids du corps de l'oiseau lors des différentes phases du vol. L'étude anatomique de la structure des ailes d'oiseaux - de rapace surtout, en raison de son efficacité aérodynamique - et de chauves-souris permet à Léonard d'élaborer une aile mécanique. Basées sur des études de la gravité et sur la science des poids, ces recherches sont liées à un projet de machine volante appelée «ornithoptère». Les études anatomique et structurelle des oiseaux et de l'ornithoptère fonctionnent elles-mêmes avec des analyses du vent, des courants et des mouvements de l'air.  
    Un dessin montre une machine à quatre ailes - pensées pour «battre en croix tel le pas d'un cheval» - actionnées par un homme debout. Au gré des recherches, ce fameux engin est à la fois à vol battant, pourvu d'un mécanisme à battements d'ailes alimenté par l'énergie musculaire, puis à vol plané, à la faveur des courants d'air. L'enjeu est de taille puisqu'à en croire son créateur «le grand oiseau prendra son premier vol sur le dos du grand cygne, à la stupéfaction de la Terre et remplira toutes les annales de sa grande renommée; et à son nid natal, il conférera gloire éternelle».  
   

Léonard, philosophe humaniste ?

 
    Face aux treize volumes de manuscrits laissés par Léonard, l'histoire des idées reste sclérosée. Philosophe platonicien pour la majorité, Il est pour d'autres, au contraire, en réaction au néoplatonisme qui fait florès dans la seconde moitié du XVe siècle.  
    Cette ambivalence se comprend aisément : Léonard est un pur produit de son temps, mais reste éminemment critique.  
    C'est sans doute dans son rapport â l'humanisme qu'il faut comprendre l'ambiguïté et la marginalité de la pensée de Léonard. Pour tous les dictionnaires, cela ne fait pas l'ombre d'un doute : Léonard de Vinci est un humaniste. Pourtant, les faits peuvent en modérer l'évidence. Stricto sensus, Léonard ne parle ni grec, ni latin, il ne peut donc être considéré comme tel… En effet l'humanisme de la Renaissance est ce courant de pensée qui naît d'un rapport direct aux textes classiques. Faire revivre le modèle antique revient à exhumer les textes de la culture gréco-latine : Euclide, Ptolémée, Platon ou Aristote, pour les traduire et ainsi les commenter. Cependant, Léonard partage abondamment cet engouement pour l'Antiquité, l'incarne même, mais n'y a accès que par le détour de la traduction. Dans le Codex Atlanticus, grand ensemble léonardien, on comprend combien cette lacune l'obsède, le fragilise. Ce sera l'œuvre d'une vie de prouver à ses congénères que son corpus classique est suffisamment solide, et que, même s'il ne lit pas Diogène Laërce dans le texte, il peut lui aussi en faire l'exégèse ! De là naît son humanisme si particulier, teinté d'une frustration originelle et d'une conscience d'un écart à la norme humaniste «en règle».  
    Un sentiment d'inachèvement traverse ainsi la pensée de Léonard. Ses méditations philosophiques du Codex Atlanticus affichent un besoin obsessionnel d'établir une synthèse totale du savoir humain. C'est notamment cette quête qui a fait de lui un philosophe néoplatonicien. Thèse alimentée et corroborée par la connaissance qu'on a de sa connivence avec «l'Académie néoplatonicienne», cet épicentre du regain de passion pour Platon (428 av. J.-C. - 348 av. J.-C.) qui rassemblait ses traducteurs et ses commentateurs. Certes, il fut d'abord tout à fait fasciné par ce mouvement de pensée fondé par Cosme de Médicis et orchestré par le philosophe néoplatonicien Marsile Ficin (1433-1499), auteur de la Théologie platonicienne, rapidement devenu le livre de chevet de ce petit cercle toscan. Mais Léonard, et c'est ce qui fait son originalité, s'en détache pour bâtir son propre édifice intellectuel. Certains interprètent même son départ pour Milan comme un rejet de la doctrine ficinienne. Il quitte Florence et devient l'esprit en marge, l'absolu libre penseur que l'on connaît. Quoi qu'il en soit, son recul ne l'empêche pas, sur deux points au moins, de se rattacher à cette doctrine. L'éloge de la vue, thème platonicien par excellence, irrigue les manuscrits léonardiens : la capacité humaine de voir est une ouverture sur le monde qui libère le corps de son enveloppe finie. Sans elle, vivre dans un corps clos sur lui-même serait un enfer. La peinture devient alors le prolongement idéal de ce miracle libérateur qu'est la vue. De même, la «vision de la grotte», dont Léonard fait part au sein du Codex Arundel, invite à une analogie avec l'allégorie de la caverne (Platon, Livre VII, in La République). De l'illusion et de l'ignorance, l'esprit doit vaincre et sortir pour accéder aux idées. En un sens, Léonard a appliqué toute sa vie à la lettre cette théorie de mise à mort de la méconnaissance. Et de la «caverne» il est sorti, amorçant par là la pensée moderne.  
   

Léa Chauvel-Lévy

 
   

 

 
    Table des matières - suite : Léonard insolite et insoluble  
   

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