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       - L'allée des garde-temps  
    Pascale Deselos - Les cahiers de Science & Vie, no.134 - 2013-01-01      
    Musée imaginaire  
    Depuis les temps anciens, le jour s'est invariablement écoulé au rythme de l'eau des clepsydres, de l'ombre portée sur le cadran solaire. Puis, dans l'Europe médiévale, l'église chrétienne est venue s'imposer comme la gardienne d'un temps appartenant à Dieu. Les premières horloges, actionnées par le poids et le foliot, apparaissent petit à petit au clocher des cathédrales et au sommet des beffrois. La profession d'horloger n'existant pas encore, des artisans venus de tous horizons tentent de trouver un autre moyen de mesurer le temps. Serruriers, armuriers et ferronniers empruntent au pêne de la serrure et au chien du mousquet le ressort qui va faire tourner les rouages et les aiguilles des premières montres… Au XVIIe siècle, Huygens rend le temps plus précis : son horloge à pendule bat la seconde et son ressort spiral intègre les montres. Dès lors, le temps n'en finit plus de se plier à la matière. Il obéit à l'électricité, au quartz, à l'atome, et fait même rêver de voyager dans le futur. Des premiers sabliers de verre à l'horloge du Long Maintenant, nous avons sélectionné avec l'aide de l'historien Thomas Charenton, conservateur du musée du Temps de Besançon, quelques-uns des plus emblématiques objets de l'histoire du temps.  
   

Le nocturnal permet de déterminer l'heure de nuit par l'observation de la Grande Ourse. (Laiton doré, XVIIe-XVIIIe s.)

 
   

À l'aide de ce sablier à l'équilibriste (XVIe s.), on compte les demi-heures. Les deux bulbes du bas marquent les quarts d'heure.

 
   

Sablier à fioles multiples XVIIe siècle. Science Museum, Londres

 
    Nécessitant la maîtrise du travail du verre, le sablier apparaît tardivement en Occident, au XIIe siècle. Avant de former une pièce de verre soufflé d'un seul tenant, étranglée en son milieu, l'instrument se compose de deux fioles distinctes, maintenues l'une à l'autre par un diaphragme. Certains modèles, comme ce sablier à fioles multiples, sont utilisés dans la marine pour mesurer quart, demie, trois-quarts et heure. L'un deux est mentionné dans l'inventaire successoral de Charles V de France, au XIVe siècle, comme «grant orloge de mer de deux grans fiolles plains de sablon», Avec ces instruments, les marins peuvent garder sur le navire l'heure du port de départ : ils calculeront de cette manière la longitude jusqu'à l'apparition des premiers chronomètres de marine fiables, au XVIIIe siècle. À bord, un autre sablier, dit «de loch» sert à mesurer la distance parcourue par le navire en 28 secondes : on laisse filer derrière le bateau une ligne étalonnée en nuds et fixée à une planchette. Un marin compte les nuds qui défilent pendant cette durée. Le nombre de nuds exprime la vitesse du bâtiment…  
   

Montre-tambour. Allemagne du Sud 1540. Patek Philippe Museum, Genève. (anonyme).

 
    Au début du XVIe siècle, des artisans du sud de l'Allemagne ont l'idée d'adapter le principe du ressort, déjà utilisé en serrurerie ou en armurerie, pour fabriquer des pentes horloges de table, puis des objets d'apparat à porter «en rnonstrance», d'où le terme de montre. À la différence des horloges à poids, qui doivent rester en position verticale, le ressort autorise un mouvement fonctionnant dans toutes les positions. Cette «montre-tambour» (1530-1540) est considérée comme une des plus anciennes de l'histoire de l'horlogerie. Elle n'a qu'une aiguille, celle des heures, et affiche un retard journalier d'une heure. Son cadran est protégé par un couvercle en métal doré, finement ciselé et percé de douze trous, pour laisser lire les chiffres. L'énergie du mécanisme, entièrement construit en fer, est produite par un ressort moteur. Il s'agit en fait d'une fine lame enroulée en spirale, logée dans un barillet, lui-même relié par une corde en boyau à une poulie à rayon variable, appelée la fusée. Lorsque le ressort est armé au maximum, la corde tire sur le petit rayon de la fusée. Au fur et mesure que le ressort se désarme et qu'il perd de sa force, la corde tire sur un rayon de plus en plus long de la fusée. Ainsi l'énergie est-elle maintenue à un niveau plus ou moins constant.  
   

Montre de fantaisie à tête de mort, Denis Martinot, Paris, 1620. Musée National de la Renaissance, Ecouen.

 
    À la Renaissance et jusqu'à la fin du XVIIe siècle, les mécanismes horlogers évoluent peu. Mais les montres se miniaturisent et deviennent de véritables bijoux, collectionnés par de riches amateurs. Taillées dans l'or, l'argent, l'ivoire, voire le cristal de roche transparent, les montres «de fantaisie» dites «à tête de mort» reflètent notamment le goût de l'époque pour le macabre. Elles illustrent aussi magistralement la fuite du temps… Sur ce modèle, produit par l'horloger parisien Denis Martinot vers 1620, la mâchoire inférieure s'articule pour dévoiler le cadran. Divers portraits de l'époque, comme celui d'Élisabeth de Neufchâtel lors de son mariage, en 1624, représentent les dames portant ces montres suspendues à la ceinture de leur jupe par une chaînette, au même titre que d'autres accessoires (miroir, drageoir, chapeler… ).  
   

Horloge solaire, Père Bonfa, 1673. Grenoble.

 
    La fonction première d'un cadran solaire, cet instrument qui puise ses racines dans la haute Antiquité, est d'indiquer l'heure solaire par l'ombre projetée d'un style sur un cadran. Le père Bonfa, qui inventa l'horloge solaire du Collège des Jésuites (actuel lycée Stendhal) de Grenoble, en 1673, alla bien au-delà de cette fonction. Sur cette étonnante fresque de 100 m2, qui couvre les murs et les plafonds du bâtiment, un petit miroir fixé à l'appui de chacune des fenêtres de la façade sud réfléchit le rayon du soleil. Au fil des heures, cette tache de lumière se déplace et passe sur des lignes tracées sur la pierre. On peut ainsi lire l'heure solaire instaurée en France vers 1500, en chiffres romains et arabes, mais aussi l'heure romaine et l'heure babylonique. La ligne XII, qui donne la position du méridien de Grenoble, servait à régler pendules et montres.  
   

Clepsydre à tambour. XVIIIe siècle. Musée du Temps, Besançon. (anonyme).

 
    Héritée de la haute Antiquité, puis perfectionnée par les moines en Occident au Moyen Âge, la clepsydre, ou horloge à eau, est un récipient gradué et percé d'un orifice, qui permet de mesurer une période relativement courte par l'écoulement régulier d'une certaine quantité d'eau. Très répandue dans la France rurale jusqu'au début du XIXe siècle, la clepsydre à tambour était un instrument de mesure du temps assez fiable et peu onéreux, de la taille d'une petite pendule. Suspendu par deux fils enroulés autour d'un axe, un tambour en étain descendait le long d'une colonne en bois, graduée en heures.  
    Le tambour était divisé en compartiments, certains remplis d'eau : au fil des heures, l'eau s'écoulait d'un compartiment à l'autre par de petits orifices, en circuit fermé. Ce faisant, elle faisait basculer vers l'avant le centre de gravité du tambour, dans un mouvement rectiligne et régulier. En fin de course, il fallait remonter le tambour manuellement. Unique bémol : dans les maisons mal chauffées de l'époque, l'eau gelait fréquemment en hiver, ralentissant le mouvement… Il fallait alors changer la graduation le long de la colonne, en collant une bandelette de papier.  
   

Pendule à planétaire, Antide Janvier, XVIIIe siècle. Musée du Temps, Besançon.

 
    Au XVIIIe siècle, l'intérêt croissant pour les sciences se traduit, dans le domaine de l'horlogerie, par un travail minutieux d'un extrême raffinement. Passionné d'astronomie, le jeune maître horloger Amide Janvier se fait connaître à la cour du roi louis XVI en construisant plusieurs pendules 41 astronomiques et planétaires. Pour indiquer l'heure, les minutes, et les secondes, ces horloges utilisent le système pendulaire, fondé sur une période d'oscillation naturelle, inventé par le mathématicien Christiaan Huygens en 1656. À ce mécanisme, s'ajoute une animation recréant précisément le mouvement des astres : la Lune tourne autour de la Terre, qui tourne elle-même autour du Soleil… À peine perceptible à l'œil nu, ce mouvement complexe (que l'on peut manipuler à l'aide d'une manivelle) exige des calculs impressionnants pour l'époque !  
   

Montre décimale révolutionnaire, Brocard, XVIIIe siècle. Musée du Temps, Besançon.

 
    La Révolution française impose son heure. Pour s'affranchir de la mesure du temps classique, établie par l'église, un décret voté par la Convention en 1793 institue l'heure décimale : on divisera désormais chaque jour en 10 heures, chaque heure en 100 minutes et chaque minute en 100 secondes. Sommés de s'adapter à la nouvelle donne, des horlogers français produisent des montres à double cadran, comme ce modèle en émail peint de Brocard, décoré d'un bonnet phrygien. Pour faire coexister les deux méthodes de lecture (en bases 10 et 12), l'artisan a dû changer les rapports des dents d'engrenage, dont le mouvement est actionné par un ressort spiral. Boudé par la population, le système décimal pour la mesure du temps sera finalement abandonné en 1795, exactement 500 jours après la parution du décret.  
   

Méridienne d'observatoire. Deuxième moitié du XIXe siècle.

 
    À la fin du XIXe siècle, de grandes villes d'Europe, Paris, Lyon, Londres ou Genève, tirent vanité de leurs observatoires astronomiques. Chacun d'eux possède sa méridienne, un véritable instrument de fabrication du temps. Fixée clans l'axe nord-sud et alignée sur le plan du méridien, cette lunette géante permet d'observer, à une journée d'intervalle, le passage d'étoiles repères au méridien. On mesure ainsi le jour sidéral (la durée que met la Terre pour faire un tour sur elle-même par rapport à une étoile fixe, soit 23 h56 mn) avec une précision extrême. La mesure permet de vérifier la marche d'une horloge mère dont le balancier oscille dans une cuve à pression constante, conservée dans un puits souterrain, pour éviter vibrations et différences de températures. L'heure exacte est transmise par câble électrique à des horloges électriques synchronisées en réseau. Finie l'heure solaire locale : le temps se nationalise, puis s'internationalise.  
   

Montre à 24 complications. Leroy 01, 1904. Musée du Temps, Besançon.

 
    Elle fut un temps la montre la plus compliquée du monde ! Fabriquée dans la vallée de Joux, en Suisse ct assemblée en 1904 par l'atelier Leroy à Besançon, cette petite encyclopédie portative fur réalisée à la demande d'un riche collectionneur portugais, qui souhaitait réunir dans un unique objet tous les savoirs horlogers de l'époque. Résultat : une luxueuse montre revêtue d'or massif ciselé, possédant 975 pièces et riche de 24 complications. La Leroy 01 sait tout faire, ou presque. Elle indique le jour, le mois et la position de l'année dans le cycle des années bissextiles, le lever et le coucher du Soleil à Paris, Lisbonne et Rio de Janeiro, l'heure dans 125 villes du monde, la température, la pression atmosphérique, l'altitude et même l'humidité de l'air (grâce à un hygromètre à cheveu) ! Il faudra attendre 1989 pour que l'horloger genevois Patek Philippe batte le record, avec une montre à 32 complications… Et la course continue !  
   

L'horloge du Long Maintenant, Long Now Fondation, prototype réalisé en 1999 et exposé au musée des Sciences de Londres.

 
    Au début des années 1990, l'informaticien américain Danny Hillis posait le principe d'une monumentale horloge mécanique, capable de fonctionner pendant 10'000 ans. Soutenu par la Long Now Foundation, à San Francisco, ce projet prend corps. L'horloge géante est en phase ultime de réalisation dans le désert du Texas; elle sera suspendue à 80 m du sol, dans un puits creusé à l'intérieur d'une falaise. Les visiteurs y accéderont par une porte aménagée au pied de la montagne. Protégé par un verre de quartz, le mouvement de l'oscillateur mécanique, un pendule en titane de 2 mètres, d'une période de 10 secondes, sera entretenu par l'énergie solaire. L'horloge se remettra chaque jour à l'heure du Soleil au zénith. Le système sera couplé à un ordinateur mécanique, qui calculera l'équation du temps et corrigera l'heure solaire en fonction des mouvements programmés de la Terre et des planètes.  
    Table des matières - suite : La seconde pour mesurer le monde  
       
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