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       - Du chaos horaire au temps universel  
    Alain Le Roch - Les cahiers de Science & Vie, no.134 - 2013-01-01      
    Finies les heures locales.0>Pour s'adapter aux exigences des nouveaux moyens de communications, l'Europe et l'Amérique doivent désigner le méridien qui servira de référence pour l'heure universelle.
Une bataille diploma tique s'engage entre la France et l'Angleterre.
 
    En ce XIXe siècle, l'heure est aux aberrations : les aiguilles de l'horloge indiquent midi à Strasbourg, quand elles affichent 11 h 10 à Brest. Car en France, il y a autant d'heures que de communes. L'heure locale se fonde sur le Soleil tout en intégrant la variation de la durée du jour, selon la saison. Dans la capitale même, deux faubourgs opposés connaissent un écart horaire de quelques minutes. En 1826, le préfet Chabrol fait adopter à Paris une heure moyenne, déterminée à partir du méridien incrusté dans les dalles de l'Observatoire de Paris en 1729. On retrouve en Europe et en Amérique des fonctionnements similaires. Les heures locales moyennes sont établies à partir de repères locaux. L'heure espagnole se fonde sur le méridien de l'observatoire de Cadix, l'anglaise sur celui de Greenwich, la portugaise sur Lisbonne, l'allemande sur Berlin, l'américaine sur Washington…  
   

Le développement du chemin de fer souligne la difficulté de composer avec l'incroyable diversité des heures locales. (Gare new-yorkaise, 1948.)

 
    Les nouveaux moyens de communication viennent bouleverser le rapport aux heures. Le télégraphe électrique, inventé en 1832 par l'Américain Samuel Morse, exerce «une grande influence dans la recherche d'une harmonisation de l'heure, et ce dès sa mise en service, explique Suzanne Debarbat, astronome honoraire à l'Observatoire de Paris. Le téléphone n'existant pas encore, il est le seul moyen de transmettre l'heure en temps réel .» La pose du premier câble transatlantique en 1866, entre l'Irlande et Terre-Neuve, sert avant tout à transmettre des signaux horaires entre Greenwich et l'université Harvard.  
   

En 1884, la conférence internationale de Washington fait du temps de Greenwich, au Royaume-Uni, le temps universel.

 
    Le télégraphe a aussi permis de pointer une réelle difficulté scientifique que souligne Jacques Gapaillard, auteur de L'Histoire de l'heure en France. «Cette invention a servi à clarifier la chronologie des événements qu'il était impossible d'établir auparavant. Les scientifiques, lors d'observations astronomiques, d'identifications de phénomènes météorologiques, ne disposaient pas de références réelles, ni de systèmes d'heures sur lesquels fonder des vérifications ou croiser des témoignages. Partout dans le monde, revues savantes et scientifiques, qui ont toujours travaillé sur le problème du temps et de l'beure, ont plaidé pour un système fiable et universel», explique-t-il.  
   

L'heure des gares cohabite avec les heures locales des villes

 
    Le développement du chemin de fer annonce quant à lui une nouvelle ère, celle de la rationalisation du temps. Les Etats sont très tôt confrontés au problème de la précision horaire. Les trains s'arrêtent à des stations dont les heures locales diffèrent les unes des autres. En France, les lignes adoptent l'heure de Paris, c'est-à-dire l'heure du terminus, qui cohabite avec les heures locales des villes desservies par les trains. Les gares affichent deux cadrans horaires, l'un indiquant l'heure locale, l'autre celle de la gare. Et aux abords des quais, des horloges marquent l'heure + 5 minutes, pour presser les voyageurs, peu habitués à l'exactitude du départ des trains. Les Anglais apportent une première réponse à ce casse-tête : le chemin de fer se règle sur l'heure de Londres, et les villes desservies par celui-ci adoptent très rapidement le Railway Time. Puis, en 1847, un organisme de coordination recommande de prendre comme référence l'heure de l'observatoire royal voisin bâti à Greenwich en 1675 (la différence, de 23 secondes, est adoptée en 1852). Cette heure, vite entrée dans les mœurs, sera étendue à tout le pays par la loi en 1880. Aux Etats-Unis et au Canada, le problème est encore plus prégnant. L'immensité de ces pays fait qu'entre les extrémités est et ouest, on observe 4 heures de décalage. Au rythme des extensions du chemin de fer vers l'ouest, il a fallu penser à coordonner tous les horaires des lignes.  
   

La tour émet ses signaux horaires

 
    La précision horaire a sauvé la tour Eiffel. En effet, elle a failli être détruite après vingt ans d'existence. En 1903, Gustave Eiffel fait taire ses détracteurs en proposant au capitaine Gustave Ferrié d'employer sa tour pour des expériences de télégraphie sans fil. Elle doit ainsi servir de gigantesque pylône de transmission. Les services de l'armée française, alors en pointe, installent bientôt un laboratoire souterrain au Champ-de-Mars. Une station de radio provisoire prend place sur la tour Eiffel en 1903, et sa présence est officialisée le 21 janvier 1904. Dans les années qui suivent, la portée des émissions passe de 400 à 3'000 kilomètres. En 1908, les signaux horaires permettent aux bateaux de corriger leurs chronomètres de bord et de recalculer leur longitude. Deux ans plus tard, ils parviennent à être captés à 5'000 km de distance.  
   
 
   

 

 
    Derek Howse, conservateur de l'Old Royal Observa tory de Greenwich, explique dans son ouvrage Le Temps de Greenwich et la découverte de la longitude, que des voyageurs allant de Portland à Buffalo trouvaient dans les salles d'attente de la ligne le temps de New York, celui du lac Shore et celui de Buffalo, leur montre étant elle-même à l'heure de Portland. Si l'on ajoute à cela le nombre de compagnies, plus de 400, qui appliquaient les heures locales du lieu de leurs sièges sociaux, on comprend mieux que les États-Unis aient cherché à harmoniser l'heure sur le plan national. C'est à l'Américain Charles Dowd que l'on doit le premier système horaire uniformisé. Son modèle, élaboré en 1869, découpe les Etats-Unis en quatre zones de 15° de longitude à partir du méridien de Washington. Étudiée puis repoussée, sa proposition inspire un Canadien, Sandford Flemming, qui préconise l'adoption de fuseaux horaires et du méridien de Greenwich pour le Canada et les États-Unis. Et suggère qu'on étende son système à l'ensemble du globe. En 1883, la quasi-totalité des pays anglo-saxons ont adopté le méridien de Greenwich comme référence.  
   

L'heure universelle est fournie par l'horloge de la porte Shepherd, située sur le mur extérieur de l'Observatoire de Greenwich, près de Londres.

 
    Entre 1871 et 1883, sept conférences relatives à la coordination du temps et des longitudes, donc des méridiens, se tiennent en Europe. Mais ce sont les conférences de Rome, en 1883, et de Washington, en 1884, qui marquent la naissance du temps universel. À Rome, les participants se prononcent en faveur d'une division du globe en 24 fuseaux de 15° de longitude. L'heure légale correspondrait alors à celle du méridien axial de chaque fuseau.  
   

Référence de temps, le méridien de Greenwich est en même temps la référence internationale pour le calcul des longitudes, le méridien d'origine (0).

 
    Ainsi, en Europe, on passerait de 27 heures légales à 3. Reste à déterminer le méridien «propre à être considéré comme l'origine pour les longitudes et l'uniformisation du temps sur le globe». C'est l'enjeu de la conférence internationale de Washington, qui tourne à l'affrontement diplomatique entre les Anglo-Saxons et les Français. Ces derniers s'opposent au choix de Greenwich, mettant en avant l'antériorité de l'Observatoire de Paris, construit en 1667. Ils plaident pour un méridien neutre, celui de l'île de Fer aux Açores ou celui de Béring. Néan¬moins le poids économique de l'Amérique et plus encore celui de l'Angleterre jouent en faveur de Greenwich. La marine anglaise représente alors 72% du tonnage mondial, contre 10% pour la France. Or, depuis deux siècles, les cartes marines, les repères, les montres de marine et les éphémérides indexés sur Greenwich font référence dans le monde. Il était impensable de remettre en question des acquis sur lesquels reposait le commerce mondial. À l'issue de la conférence de Washington, 22 nations se prononcent pour l'adoption du méridien de Greenwich.  
   

Horaire des trains de passagers de la compagnie des chemins de fer nationaux du Canada, Montréal, 15 juin 1861.

 
    Le XIXe siècle vient d'inventer le temps universel, que la plupart des pays européens adopteront avant 1910. La France prend acte avec mauvaise grâce, En dépit de l'invention du GMT (Greenwich Mean Time), l'Hexagone règle ses horloges sur l'heure de Paris en 1891 et, en 1911, promulgue une loi établissant que l'heure officielle sur tout le territoire français et en Algérie sera celle du «méridien de Paris retardée de 9 minutes et 21 secondes», le laps de temps qui le sépare… du méridien de Greenwich. Alambiquée, la formulation vise à ménager toutefois la susceptibilité de la France.  
   

En 1911, la France se rallie à l'heure universelle de Greenwich

 
   

Le méridien de Paris traverse la salle Cassini de l'Observatoire. De 1891 à 1911, il indiquait l'heure légale française.

 
    Au XXe siècle, le calcul de l'heure s'est affiné. L'heure GMT adoptée avant la Seconde Guerre mondiale a cédé sa place au Temps universel (UT). Celui-ci, ne s'appuyant plus sur l'observation du Soleil mais sur celle d'objets célestes plus lointains, gagnait en exactitude. L'invention des horloges atomiques, fonctionnant avec l'atome stable césium 133, a permis de redéfinir la seconde. Le 1er janvier 1972, le Temps universel coordonné UTC est donné par près de 350 horloges atomiques réparties dans le monde. La plus précise d'entre elles siège juste à côté de Londres.  
   

Au quatrième top, il sera…

 
    C'est parce qu'Ernest Esclangon, directeur de l'Observatoire de Paris de 1929 à 1944, ne pouvait pas utiliser l'unique téléphone installé dans son bureau, qu'il inventa le principe de l'horloge parlante. Son secrétaire passait en effet son temps à répondre aux appels des personnes qui voulaient avoir l'heure, une des missions officielles de l'institution étant de la donner. Ainsi naquit la première horloge parlante du monde, mise en service le 14 février 1933. Conçue par la société Brillié, elle recourait aux mêmes bandes de celluloïd que celles du jeune cinéma parlant. Un cylindre faisait tourner trois bandes reproduisant les sons par cellules photoélectriques, attribuées aux heures (de 0 à 23 h), aux minutes (de 0 à 59) et aux secondes (10, 20… jusqu'à 40) et à l'énoncé «au quatrième top, il sera exactement…». Le zéro de chaque minute correspondait au 4e top. Ces tops provenaient d'une horloge fondamentale installée dans les caves de l'Observatoire à température et pression constantes. Aujourd'hui, la 3e génération d'horloge parlante, mise en place en 1991, donne une heure précise au 1/20· de seconde. Les différentes syllabes stockées dans sa mémoire permettraient de donner l'heure jusqu'en 2085.  
   

Paul Nimier (à gauche), inventeur de l'horloge parlante.

 
   

 

 
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