Bienvenue Arts Sciences Technologies Tutoriels Vrac  
  Astronomie Mathématique Physique Textes  
 
 

Groupe  :   Invité

les Sarto's > Bienvenue > Sciences > Textes >    - A chacun son heure
 
       - A chacun son heure  
    Jean-François Mondot - Les cahiers de Science & Vie, no.134 - 2013-01-01      
    Tout ce qui affecte le corps ou le cerveau rejaillit sur notre perception du temps.
La manière dont nous appréhendons la durée se révèle donc multiple, variée, changeante.
 
    En 1933, le psychologue américain Hudson Hoagland, qui travaille sur la perception du temps, demande à sa femme, fiévreuse, d'égrener les secondes pendant une minute. Il s'aperçoit que plus sa température est élevée, plus elle compte rapidement : comme si un mécanisme interne s'était accéléré. Les spécialistes en sont convaincus : il n'y a pas que la fièvre qui modifie le temps perçu : les drogues, la maladie, les émotions, l'âge provoquent de nombreuses distorsions. Quelle est leur origine ? Chaque être humain percevrait-il le temps à sa manière ? Certaines pathologies graves provoquent des déformations spectaculaires. La schizophrénie, par exemple, se caractérise par un temps figé, monolithique. Dans une expérience récente, Marie de Montalembert, neuropsychologue, maître de conférences à l'université de Paris-Ouest Nanterre-La-Défense, et Olivier Bonnot, professeur de psychologie de l'enfant et de l'adolescent au CHU de Nantes, ont présenté à 12 patients schizophrènes deux cas de figure. Sur ordinateur, un cercle bleu et un cercle rouge apparaissent dans un cas de manière simultanée. Dans un autre cas, ces deux mêmes figures se suivent.  
   

Influencée par notre âge, ou par nos émotions, notre appréhension de la durée se révèle changeante.

 
    «Les schizophrènes montrent d'autant plus de difficulté à traiter deux événements visuels que ceux-ci apparaissent de façon simultanée dans le temps. Des tests neuropsychologiques font apparaître une corrélation entre cette difficulté de perception et leur mémoire de travail, c'est-à-dire La capacité à gérer les informations sur un temps court», relève Marie de Montalembert.  
   

L'expérience des désordres temporels

 
    D'autres maladies induisent des déformations de la perception du temps (maladie de Parkinson, d'Alzheimer). Mais il n'est pas besoin de pathologies graves pour faire l'expérience d'un désordre temporel : il suffit d'être ému. Sylvie Droit- Volet, professeur au laboratoire CNRS de psychologie sociale et cognitive de l'université Blaise Pascal (Clermont-Ferrand), a demandé à des volontaires d'évaluer des durées de présentation de visages exprimant des émotions différentes. Les résultats montrent que la perception d'une personne en colère ou effrayée provoque une surestimation temporelle. Le temps de présentation des visages est jugé plus long que celui d'un visage neutre. «Voir un visage manifestant de la peur ou de la colère a pour nous une signification très forte. C'est une situation de danger. Pour une question de survie, l'organisme doit se préparer à agir vite. Il faut s'enfuir ou attaquer au plus rôt. C'est pourquoi le rythme de notre horloge interne s'accélère de façon automatique. Le temps semble s'étirer. La durée qui vient de passer est surestimée. Ce mécanisme s'observe dès le plus jeune âge chez des enfants âgés de trois ans», relève Sylvie Droit-Volet.  
   

 
    En revanche, voir une personne exprimant du dégoût n'a aucune incidence sur la perception du temps car il n'y a aucune menace immédiate. La honte provoque, en revanche, une sous-estimation du temps : «Elle ouvre la voie à toute une série d'interrogations sur les événements qui ont pu produire un tel sentiment chez autrui. Absorbé par cette énigme, L'être humain trouve le temps plus court…», explique Sylvie Droit-Volet.  
    Le rapport au temps change avec l'âge et le développement des capacités cognitives. Un enfant n'appréhende pas la durée comme un adulte. Il se montre, par exemple, capable de distinguer les durées des événements dont il a fait l'expérience. Ainsi, si l'on présente de façon répétitive un stimulus d'une durée donnée (disons deux secondes) à un bébé de quatre à six mois, il réagit aussitôt à toute modification de ce signal.  
   

Le temps des illusions

 
    Sur le modèle des illusions optiques, il existe un certain nombre d'illusions temporelles propres à déconcerter l'esprit humain : ainsi, la durée d'un signal auditif est jugée plus longue que celle d'un signal visuel. Un intervalle de temps où il ne se passe rien, que du silence, est jugée plus court qu'un intervalle rempli par un signal auditif, ou sonore.  
    Il existe aussi une illusion temporelle que chacun peut constater tous les jours : lorsque l'esprit se concentre sur une activité absorbante, le temps s'écoule plus rapidement.  
   

 

 
    Néanmoins, il n'accède que progressivement au temps comme notion abstraite : «À quatre ans, le temps d'un enfant est multiple. Il est indissociable d'activités concrètes, celui qu'il met tous les matins pour aller à l'école, celui qu'il met dans son jeu vidéo préféré pour atteindre un nouveau monde. Jusqu'à quatre ans, l'enfant n'a pas vraiment conscience que deux actions précises peuvent partager un même temps. Ce n'est qu'à partir de six ans qu'émerge l'idée d'un temps continu, indépendant des actions qui s'y déroulent», indique Sylvie Droit-Volet.  
   

Chez un enfant de quatre ans, le temps est multiple, lié aux activités concrètes

 
    Quant au temps des personnes âgées, il se révèle paradoxal. Il semble se caractériser par sa longueur au quotidien, comme en témoignent les intéressés eux-mêmes. Mais parallèlement, le regard sur les dernières années écoulées fait surgir l'idée que le temps a filé à la vitesse de l'éclair. Les expériences sur le temps perçu par les personnes âgées se révèlent contradictoires. Tout dépend de la méthodologie utilisée. «Si l'on demande à des personnes âgées de produire une durée, c'est-à-dire d'attendre un temps prédéfini, par exemple trois minutes, ou de reproduire un modèle de durée préalablement présenté, les choses changent du tout au tout. Ces personnes auront tendance à faire des estimations trop courtes dans le premier cas, trop longues dans le deuxième, explique Sandrine Vanneste.  
    Comment expliquer ces différences, qui n'apparaissent que pour des durées supérieures à 15 ou 20 secondes ? Est-ce réellement la perception du temps qui est en jeu ? «Dans la plupart des expériences, les différences observées dans les performances des personnes âgées s'expliquent par des ressources de traitement de l'information qui sont plus rapidement saturées dès qu'il faut estimer des durées longues. Leurs résultats seraient donc moins liés au ralentissement de l'horloge interne qu'à des déficits plus généraux dans l'attention et dans la mémorisation», explique Sandrine Vanneste, spécialiste du vieillissement, maître de conférences en psychologie cognitive à l'université François-Rabelais de Tours.  
   

Apprécier une durée fait appel à la mémoire, à l'attention, au jugement

 
    Quant à l'impression de voir filer les années les plus récentes, elle ne relève pas de l'horloge interne, mais d'un jugement où entre en jeu la sensibilité personnelle. «On reconstruit mentalement les événements qui se sont déroulés. Pour une personne âgée qui considère les dernières années de sa vie, les repères constitués par des événements marquants, ou nouveaux, sont moins nombreux. La capacité à les mémoriser s'avère peut-être aussi moins performante : tout cela peut expliquer ce sentiment de voir les dernières années s'écouler si vite…», ajoute Sandrine Vanneste.  
    Ce processus d'accélération subjective du temps n'est d'ailleurs pas spécifique aux personnes âgées, il s'observe tout au long de la vie: la valeur relative du temps diminue à mesure que notre âge augmente. Un an représente un dixième de la vie d'un enfant de dix ans, un centième de celle d'un centenaire.  
    En définitive, le temps de l'être humain s'avère incroyablement plastique. Ces variations proviennent essentiellement de la manière dont notre cerveau appréhende le temps. Il n'existe pas de réelle zone spécialisée pour traiter la durée. Ce sone des aires cérébrales diverses qui sont mises en réseau : «Le cerveau fait appel à des structures qui se trouvent au niveau temporal et interviennent dans la mémoire, des structures au niveau frontal impliquées dans le traitement de l'attention. Cette boucle fronto-temporale est très importante. Mais d'autres régions du cerveau sont sollicitées, par exemple au niveau du cervelet quand on produit des activités motrices.  
    Tout se passe comme si le cerveau mobilisait toutes ses capacités pour traiter le temps», relève Marie de Monta¬lembert. Cette «mobilisation générale» renvoie à la complexité de la perception temporelle : «Quand nous estimons une durée, nous faisons intervenir des capacités cognitives mnésiques, attentionnelles, décisionnelles. Un jugement temporel est formé de ces multiples activités», explique Marie de Montalembert. Par conséquent, si le temps, comme un mille-feuille, est formé de différentes couches et de différentes matières, il est aussi fragile : tout ce qui va blesser ou atteindre la mémoire, l'attention, la capacité à prendre des décisions va aussi rejaillir sur notre capacité à appréhender le temps.  
    Cela explique l'importance des variations individuelles dans la perception du temps. Au point de parler d'un temps purement subjectif ? Sylvie Droit-Volet réfute cette vision : «Tout dépend de quoi l'on parle, de quel type de temps il s'agit. Il existe en effet une variabilité interindividuelle dans l'estimation des durées longues qui demandent beaucoup d'attention, ou dans nos jugements explicites sur le passage du temps basés sur des processus introspectifs. Mais en ce qui concerne l'estimation de simples stimuli (une lumière, un son) présentés pendant des durées relativement courtes, les différences interindividuelles sont réduites. Les évaluations sont en général précises. Il y a une relation linéaire entre le temps objectif et le temps subjectif. Globalement, on peut dire que l'être humain est bien outillé pour percevoir le temps. Je dirais même que notre cerveau est une véritable machine à traiter la dynamique temporelle des événements de notre environnement, à prédire la venue d'un stimulus.»  
    Il ne faut donc pas voir les variations du temps comme un désordre mais au contraire comme un atout. Ces accélérations de notre horloge interne, ces distorsions temporelles sont révélatrices de notre adaptation au monde.  
   

Horloge interne et perception du temps

 
    La plupart des travaux sur la perception du temps reposent sur l'hypothèse d'un mécanisme interne qui permettrait à l'homme d'évaluer la durée : on parle d'horloge interne.  
    Ce modèle comporte une base de temps émettant des impulsions de façon constante, comme un tic-tac régulier. Quand il faut apprécier la durée d'un stimulus par des processus attentionnels, les impulsions transitent vers un accumulateur. La durée sera estimée en fonction du nombre d'impulsions. Plus celles-ci sont importantes, plus le temps sera jugé long.  
    Cette représentation de la manière dont le cerveau appréhenderait le temps a le mérite de la simplicité. C'est aussi un modèle qui «marche» dans le sens où cette analogie permet de faire un certain nombre de prédictions comportementales qui ont été validées… «Pour autant, cela nous donne une idée générale de la manière dont notre cerveau fonctionne, mais ne nous dit rien des rouages cérébraux à l'œuvre dans la perception du temps», souligne Sylvie Droit-Volet. Quelles structures jouent le rôle du générateur d'impulsions et de l'accumulateur ? C'est l'enjeu des recherches actuelles en neurosciences. Les chercheurs travaillent actuellement sur des modèles beaucoup plus plausibles d'un point de vue neuro-biologique.  
   

 

 
    Table des matières  
       
  top Les cahiers de Science & Vie, no.134 - 2013-01-01