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    La Lune dans la chambre noire  
    Hélène Frouard - Ciel & Espace, no. 520 - 2013-09-01      
    La Lune fut l'une des toutes premières cibles de la photographie naissante.
Il fallut pourtant beaucoup de persévérance aux héritiers de Niépce et de Daguerre pour parvenir à en tirer un portrait scientifiquement exploitable.
Histoire d'un rêve d'Arago.
 
    Dans la clarté d'une nuit de Pleine Lune en 1838, un homme s'affaire mystérieusement autour d'une petite plaque de cuivre. Sous les doigts de l'alchimiste, le miracle s'accomplit : une ombre blanche se dépose sur la plaque argentée. L'homme s'appelle Louis Daguerre. Il vient de réussir la première photographie de la Lune. L'image est floue, peu lisible, mais elle enthousiasme François Arago. Le grand savant, astronome et homme politique se réjouit des perspectives inespérées qu'offre cette nouvelle invention extraordinaire qu'est la photographie. Grâce à elle, "il est permis d'espérer qu'on pourra faire des cartes photographiques de notre satellite. C'est dire qu'en quelques minutes, on exécutera l'un des travaux les plus longs, les plus minutieux, les plus délicats de l'astronomie. Il faudra toutefois attendre plus d'un demi-siècle pour que son voeu se réalise.  
   

Le portrait "réel" de la Lune réalisé par John Whipple reçut la médaille d'or lors de l'Exposition universelle de Londres de 1851.

 
    L'histoire a débuté quelques années plus tôt. Nicéphore Niépce, un ancien révolutionnaire devenu bricoleur de génie, invente le premier moteur à explosion, le pyréolophore, et tente d'extraire une fécule propre à la consommation du giraumont, une variété de courge. Cet infatigable Géo Trouvetou réfléchit également à un procédé d'enregistrement chimique des images qu'il baptise "héliogravure". Pour le perfectionner, il s'associe au peintre Louis Daguerre.  
   

Louis Daguerre, qui a rebaptisé l'invention de Niépce le "daguerréotype", a été le premier à prendre une photo de la Lune.

 
    À la mort de Niépce, Daguerre tente de commercialiser l'invention, qu'il rebaptise sans vergogne daguerréotype. Alors que la rumeur se gausse de ces "dessins qui se font tout seuls", Daguerre ne se démonte pas : il contacte François Arago, astronome et physicien, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences et homme politique influent. Immédiatement, celui-ci perçoit l'utilité scientifique du nouveau procédé. La mauvaise qualité de la photographie de la Lune réalisée en 1838 ne freine pas son enthousiasme. Arago en est persuadé : le daguerréotype deviendra l'outil de l'astronomie de demain. En 1839, dans un discours enflammé devant les députés, il persuade la France d'acheter le procédé afin de pouvoir l'offrir au "monde entier".  
   

Le daguerréotype boudé

 
    A la portée de tout le monde, comme l'annonçait Arago, le daguerréotype devient rapidement un "commerce de boutiquier", pour reprendre l'expression de l'historien Jean-Paul Gandolfo. De nombreux professionnels et quelques riches amateurs adoptent immédiatement ce nouveau procédé d'écriture par la lumière (photo-graphie). Ils s'équipent au plus vite des flacons, filtres, entonnoirs et produits chimiques nécessaires à la fabrication de la fragile plaque de cuivre argentée, et produisent paysages de ruines, cartes de visite photographiques ou nus "artistiques".  
   

Nicéphore Niépce, un inventeur de génie à l'origine, entre autres, de l'héliogravure.

 
    L'invention peine, en revanche, à devenir l'instrument scientifique qu'Arago souhaitait mettre au service de l'astronomie. La Lune se dérobe en effet aux apprentis photographes. Arago a eu beau vanter la "promptitude" du procédé, la chambre noire exige des temps de pose inconciliables avec la photographie astronomique. Au début des années 1840, il faut encore plusieurs dizaines de secondes pour impressionner la plaque de cuivre. Un délai bien trop long pour fixer une image de la Lune. Car notre voisine, modèle bien infidèle, se déplace insensiblement durant la prise de vue, ce qui donne des images floues et ovales. La faible sensibilité du daguerréotype à la lumière blanche (il enregistre essentiellement les ultra-violets et les bleus) et les problèmes de diffraction de la lumière que posent les optiques d'alors compliquent un peu plus le démarrage de la photographie sélène. Et les quelques procédés concurrents du daguerréotype, comme le calotype (un négatif papier) inventé par l'Anglais Talbot en 1840, ne sont pas plus efficaces. Arago se serait-il fourvoyé ?  
   

François Arago, savant, astronome, homme politique et grand défenseur du daguerréotype.

 
    Loin de se décourager, astronomes et photographes poursuivent leurs tentatives d'enregistrement des objets célestes. À l'Exposition universelle de Londres de 1851, entre un "pronostiqueur de tempête" et une collection de petites cuillères, la foule venue admirer les dernières merveilles de l'industrie découvre fascinée un portait "réel" de la Lune, Récompensé d'une médaille d'or par le jury, ce daguerréotype est le fruit de plus de quatre ans d'expérimentations réalisées par John Whipple, photographe professionnel de Boston à la recherche d'un "coup" médiatique, et William Bond, directeur de l'observatoire de Harvard. Ils doivent leur succès, entre autres, à un ingénieux automatisme permettant de déplacer le dispositif photographique en même temps que la rotation de la Lune.  
   

Chronologie

 
Vers 1826   Première photographie réalisée par Nicéphore Niépce depuis la fenêtre de sa chambre.  
1838   Premier enregistrement photographique de la Lune par Louis Daguerre, à la demande de François Arago.  
1839   La France achète le procédé du daguerréotype et le rend public.  
1840   En Angleterre, Talbot met au point le calotype, un système de négatif photographique.  
1871   Invention de la plaque de verre au collodion humide. Plus sensible que le daguerréotype, elle le détrône rapidement.  
1889   Apparition du mot astrophotographie.  
1896-1910   Parution de l'Atlas photographique de la Lune, de Puiseux et Loewy.  
Fin XIXe siècle   Commercialisation des plaques au gélatino-bromure, puis des premières pellicules photo.  
   

 

 
   

Plus rapide mais aussi plus lourd

 
    L'invention de la plaque au collodion humide contribue également aux progrès de la photographie astronomique, Le nouveau procédé est contraignant : l'émulsion doit être préparée juste avant la prise de vue à la chambre noire, puis développée avant d'avoir séché. Ce qui oblige le photographe à transporter son laboratoire sur son dos. Les frères Bisson, qui partiront tirer le portrait du mont Blanc, harnachés de tout leur matériel, en savent quelque chose… Mais en contrepartie, le temps de pose est considérablement réduit.  
   

Pour améliorer la qualité des clichés, les "photographes" ont dû résoudre un problème : la Lune bouge !

 
    La nouvelle technique, qui a d'ailleurs permis l'apparition des premiers photoreportages, ouvre des perspectives nouvelles : portraits de l'étoile Véga ou enregistrement des protubérances du Solei… Les astronomes se lancent enfin dans l'exploration photographique de l'espace. On réalise même des photographies en relief de notre satellite ! Le procédé, qui fut d'abord appliqué, au nu artistique (entendez : à la pornographie) permet d'obtenir des vues saisissantes de la Lune "comme si un géant avec des yeux placés à plusieurs milliers de kilomètres [la] regardait à travers des jumelles", pour reprendre les mots du grand astronome Herschel, rapportés par l'historienne Holly Rothermel.  
   

François Arago présentant le daguerréotype devant l'Académie des Sciences.

 
    Pourtant, Barbicane, le célèbre héros de Jules Verne, ne s'y trompe pas. Les photographies de la Lune sont de simples portraits et ne peuvent concurrencer les atlas dessinés à la main. Dans Autour de la Lune, en 1869, il admire ainsi "les magnifiques épreuves [photographiques] de l'amateur anglais Warren de la Rue". Mais il leur préfère, sans l'ombre d'une hésitation, les cartes générales de la Lune dessinées à la main, au prix d'un travail de fourmi, par Messieurs Chapuis et Lecouturier. Longtemps encore, la photographie lunaire reste un instrument du rêve plus qu'un outil scientifique. The Moon Considered as a Planet, a World, and a Satellite, l'un des plus beaux ouvrages consacrés à la géologie lunaire, en témoigne. Le livre, publié en 1874, est une étude des plus sérieuses de la topographie lunaire et de son origine volcanique supposée. Soucieux d'être "aussi fidèles que possible à la réalité", les auteurs, James Nasmyth et James Carpenter, illustrent leur propos de magnifiques agrandissements photographiques, fruits d'un trucage à faire pâlir d'envie les plus fervents adeptes des théories du complot ! Dans la revue Victorian Studies, Frances Robertson raconte les conditions de fabrication de ces images : une grande maquette en plâtre de la Lune, réalisée avec minutie, est éclairée à la lumière rasante et photographiée de la façon la plus réaliste possible. Vues plongeantes sur le cratère Gassendi, profil ombré des Alpes lunaires, sol craquelé du cratère Copernic…, ces somptueux clichés au velouté noir, qui font aujourd'hui le bonheur des collectionneurs, sont accueillis avec enthousiasme par le milieu astronomique. La très sérieuse revue Nature les qualifie même d,"admirables". Telle est en effet à l'époque la seule façon d'obtenir un résultat "aussi fidèle que possible" à la réalité.  
   

Tournant technique majeur

 
    Il faut attendre la fin du XIXe siècle pour que le rêve d'Arago prenne corps… Au prix de quinze ans de travail assidu, Maurice Loewy et Pierre Henri Puiseux, astronomes à l'observatoire de Paris, réalisent de 1896 à 1910 le premier Atlas photographique de la Lune. Pour la première fois, on supprime l'observateur et avec lui, l'anxiété, la fatigue, l'éblouissement, la précipitation, les erreurs de nos sens, en un mot l'intervention toujours suspecte de notre système nerveux : selon les mots de l'astronome Hervé Faye, cités par Monique Sicard dans un article des Études photographiques. Édité en douze fascicules, et plus de 83 photographies pleine page, l'atlas propose des vues détaillées de notre satellite d'une qualité supérieure aux fastidieux relevés manuels que l'on possédait alors. Salué par la communauté astronomique, il devient la référence en matière de géographie lunaire jusqu'aux années 1960. Pour arriver à ce résultat, Loewy et Puiseux ont bénéficié d'un tournant technique majeur, l'arrivée du "gélatine-bromure d'argent" sur plaque de verre. La nouvelle émulsion est vingt fois plus sensible que le collodion humide - elle permettra d'enregistrer des étoiles inconnues jusqu'alors. Les auteurs ont également profité des avancées de l'édition photographique, qui s'améliore de manière spectaculaire dans les années 1880, autorisant la diffusion de la photographie dans l'édition, puis après 1900, dans la presse.  
   

C'est William Bond, du Harvard College Observatory, et John Whipple, photographe américain, qui mettront au point un procédé pour suivre la rotation de la Lune.

 
    Loewy et Puiseux ne sont pas les seuls à passer des nuits blanches. Quiconque "ne craint pas de passer quelques heures à la belle étoile" et possède un bon matériel, beaucoup de patience et, le cas échéant, suffisamment d'entraînement pour "enlever le bouchon de l'objectif et […] le remettre à la main avec toute la rapidité possible", peut désormais obtenir "d'assez beaux clichés à la lumière de la Lune"; c'est en tout cas la promesse encourageante d'un manuel pour photographes édité en 1893. L'arrivée sur le marché des premiers appareils photo et la commercialisation des plaques de gélatinobromure puis, à partir de 1895, des pellicules permettent en effet l'épanouissement d'une pratique amateur. Encouragée par la multiplication des guides, de l'astrophotographie, conférence-causerie au Carnet agenda du photographe, elle ne s'est jamais tarie depuis.  
    Plus d'un demi-siècle après l'invention de la photographie, le rêve d'Arago est devenu réalité : c'est désormais un outil au service de l'exploration lunaire. En 1935, l'Union astronomique internationale célébrera à sa façon cette longue aventure en donnant le nom de Daguerre à un cratère lunaire. D'un diamètre de 40 km, il est situé à 11,90 S et 33,60 O, près de la mer du Nectar : astrophotographes, à vos objectifs !  
       
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