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    Quand l'observatoire faisait la pluie et le beau temps  
    Hélène Frouard - Ciel & Espace no. 539, avril 2015 - 2015-04-01      
    Prédire le temps qu'il fera demain ? En France, ce sont les astronomes qui se sont attelés les premiers à comprendre révolution des phénomènes atmosphériques. La science météorologique y fait ses débuts à l'observatoire de Paris, au milieu du XIXe siècle, sous la houlette de son tempétueux directeur Urbain Le Verrier…  
    «Neuf malheureux naufragés ont été trouvés le 2 courant aux abords des îles Lavezzi, tous mutilés et entièrement dépouillés de leurs vêtements. Un seul de ces cadavres a pu être reconnu, ce serait l'aumônier du navire. Il conservait encore ses bas de soie noire avec sa longue chevelure." Le 15 février 1855, une tempête d'une rare violence frappe la Corse. La frégate La Sémillante, qui amenait plusieurs centaines de soldats français vers Sébastopol, se fracasse sur un récif près de Bonifacio. Les corps des noyés sont retrouvés dans les jours qui suivent, échoués sur le rivage. Dès que la nouvelle atteint Paris, Urbain Le Verrier, directeur de l'observatoire de Paris, se précipite chez Napoléon III. Depuis le début de la guerre de Crimée, dit-il à l'empereur, c'est la seconde fois que la flotte française subit une telle perte. Il faut faire cesser ces massacres, et pour cela, une seule solution : faire confiance aux astronomes.  
   
 
    La proposition est hardie. Alors que les astronomes savent calculer le prochain passage de la comète de Halley ou prévoir les éclipses du Soleil, ils sont incapables de savoir s'ils doivent ou non prendre leur parapluie le matin. Pourtant, les plus illustres d'entre eux, comme Galilée, Kepler, Humboldt ou Herschel, ont effectué de nombreuses observations météorologiques, de plus en plus précises au fil des âges grâce à l'invention de l'anémomètre, du baromètre et du thermomètre. Il est vrai qu'ils en ont besoin lors de leurs relevés pour corriger la diffraction subie par les rayons lumineux lorsqu'ils traversent l'atmosphère terrestre. Urbain Le Verrier le rappelle en 1868 : "Les astronomes de l'observatoire déterminent chaque jour à des heures fixes la pression de l'atmosphère et la température de l'air. Ces déterminations sont indispensables pour la réduction des observations astronomiques quand il y en a.  
   

De l'étude quotidienne des données locales, les astronomes tentent de déduire l'évolution des phénomènes atmosphériques.

 
    Mais leur intérêt est plus profond : «Jusqu'à la fin du XIXe siècle, les observatoires sont les lieux où l'on observe le monde naturel (et en partie le monde social) pour le mettre en nombre et l'étudier", souligne l'historien Fabien Locher, du Centre de recherches historiques (CNRS-EHESS). Les astronomes se passionnent donc pour de nombreuses choses, allant de l'astronomie proprement dite au magnétisme terrestre, en passant par la géographie, la statistique, la botanique et la météorologie.  
   

Une science impénétrable

 
    De toutes ces activités, c'est cette dernière qui semble la plus impénétrable. Au XIXe siècle, les modèles explicatifs simples des variations du temps, en vogue précédemment, sont abandonnés. Il en va ainsi de l'influence de la Lune, une théorie définitivement rejetée à partir des années 1820, rappelle Fabien Locher, et désormais rangée par les astronomes au rang des superstitions.  
    Le temps qu'il fait semble plutôt résulter d'un ensemble complexe de facteurs, que François Arago tente de recenser en 1853 : fonte d'un iceberg, poussières volcaniques, incendies de forêts, émissions de chaleur des cheminées d'usines, etc. Et l'astronome de souligner qu'il est impossible de tous les prendre en compte. Pour intégrer ne serait-ce que l'effet du déboisement, ne faudrait-il pas qu'en permanence, le "faiseur d'almanach [se mette] en relation avec tous les bûcherons de chaque pays" ? Le rêve d'une prévision météorologique est une utopie : "Jamais, conclut Arago, quels que soient les progrès des sciences, les savants dignes de ce nom et soucieux de leur réputation ne se hasarderont à prédire le temps." Une affirmation démentie dès l'année suivante. En décembre 1854, dans un bureau de l'observatoire de Paris, Emmanuel Liais est concentré sur une carte d'Europe. Avec soin, l'astronome reporte sur le papier les données météorologiques enregistrées le 12 novembre dans différentes villes du continent. Puis il relie par des courbes les lieux de même pression atmosphérique. Le savant recommence patiemment le même travail pour les 13, 14,15 et 16 novembre. Eurêka ! En passant d'un dessin à l'autre, Liais voit s'animer sous ses yeux une véritable vague de hautes pressions atmosphériques qui traverse la Méditerranée. Grâce à ce modèle inspiré par la théorie des ondes atmosphériques, Liais observe la progression de la tempête qui a détruit la flotte alliée le 14 novembre 18541 au large de Sébastopol. Pour la première fois, l'évolution d'un phénomène météorologique est représentée.  
   

De Moscou à Bayonne, les données météo, codées en morse, parviennent à Paris grâce au télégraphe

 
    Son directeur, Le Verrier, est triomphal. Bientôt affirme-t-il, les, astronomes seront capables de prévoir l'arrivée des tempêtes. Il leur suffira d'appliquer le modèle de Liais aux données météo du matin, pour peu que ces dernières leur soient adressées en temps réel grâce à ce nouvel outil qu'est le télégraphe. Qu'on lui donne de l'argent, et il se fait fort de mettre en place le dispositif ! L'astronome est d'autant plus impatient de mettre en oeuvre son projet que Britanniques et Américains commencent eux-mêmes à collecter par télégraphe les relevés de température, pression et vents, dans l'espoir de mettre au point leur propre système d'alerte aux tempêtes. En février 1855, après le naufrage de La Sémillante, Le Verrier revient à la charge. Voilà la deuxième fois, insiste-t-il auprès de Napoléon III, que des vaisseaux de transport de troupes sont détruits par des tempêtes. il faut réagir !  
   

Quel temps fait-il à Rome ?

 
    Le directeur de l'observatoire de Paris obtient gain de cause. Quelques semaines plus tard, le télégraphe crépite quotidiennement: de Moscou à Haparand, de Strasbourg à Bayonne, les données météorologiques, codées en morse, parviennent à l'observatoire grâce à de nombreux correspondants. Elles sont alors recopiées à la maint puis reproduites grâce à une pierre lithographique et diffusées quotidiennement en France et à l'étranger sous le nom de Bulletin quotidien de l'observatoire, Grâce aux journaux qui les reprennent, le public découvre avec amusement le temps qu'il fait à Bruxelles, Rome ou Helsinki…  
   

Chaque jour, l'observatoire publie les mesures collectées dans toute l'Europe. Et le public s'amuse de découvrir le temps qu'il fait ailleurs.

 
    Pour l'observatoire, l'étape suivante consiste à mettre en place un système de prévision des tempêtes, grâce à l'analyse des données recueillies. Hélas, excédé par la personnalité difficile de Le Verrier, Liais vient de s'enfuir au Brésil, où règne l'empereur Dom Pedro II de Alcantara, un homme passionné d'astronomie et réputé pour son caractère avenant. Par ailleurs, les critiques se multiplient contre son modèle : il manquerait de solidité théorique et reposerait sur une simple déduction visuelle. Interrogé en 1855 au sujet de l'implantation d'un site d'enregistrement météo en Algérie, le physicien Regnault se montre ainsi dubitatif. A quoi bon faire des observations quand on ne sait ni quoi observer, ni comment l'observer, ni où l'observer ?  
    Le projet de prévision des tempêtes de l'observatoire est au point mort… L'échec des astronomes français est d'autant plus cuisant qu'en 1860-1861, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas réussissent pour la première fois à émettre leurs propres bulletins d'alerte aux tempêtes, fondés sur l'étude des variations des vents et des températures. Comble de l'humiliation, les Britanniques, grands seigneurs, adressent obligeamment leurs alertes à la marine française. Paris doit relever le défi au plus vite…  
    Dunkerque à Brest : SO à NO ou N. Fort ou très fort à assez fort. Variable, grains.» Le 7 septembre 1863, l'observatoire de Paris publie les premières prévisions météorologiques scientifiques de l'histoire. Ce succès est l'oeuvre d'un génial fils de cordonnier, Hippolyte Marié-Davy. Un soir de l'année 1862, cet ancien élève de l'École normale supérieure, brillant docteur en sciences et en médecine, est invité à diner par le directeur de l'observatoire. Séduit, Le Verrier lui propose le soir même un poste d'astronome. 689 noTitre

Premières prévisions

 
    Durant tout l'hiver 1862-1863, Marié-Davy se plonge dans les données météo recueillies par l'observatoire. Il estime que la théorie des ondes atmosphériques utilisée par Liais est inadéquate. Il l'abandonne au profit du modèle des cyclones - des masses d'air en rotation autour d'un centre de dépression - proposé par le Britannique Piddington, dont l'ouvrage vient d'être traduit en français. En élargissant ce modèle à de vastes zones de plusieurs milliers de kilomètres carrés, qu'il appelle des bourrasques (nos actuelles dépressions atmosphériques), Marié-Davy estime qu'il peut prévoir non seulement les tempêtes, mais plus largement l'évolution globale de la météo sur quelques jours - une révolution pour l'époque. Le 7 septembre 1863, il présente ses premières "probabilités" météorologiques. À compter de cette date, le Bulletin quotidien de l'observatoire publie tous les matins les prévisions météo pour les 24 heures ou 48 heures à venir. Une version abrégée est adressée aux ministères, aux chambres de commerce, aux pays étrangers, Bien sûr, les prévisions restent d'une fiabilité relative. Pour le 11 décembre 1863, ricane un observateur norvégien, les dépêches françaises ont prévu un calme plat sur la Baltique… balayée à cette date par une violente tempête. Mais les utilisateurs, et en premier lieu les marins, en sont convaincus : "L'institution du service météorologique est un immense et permanent bienfait.»  
   

Tempête à l'observatoire

 
    Malgré ce succès mondial, le climat n'est pas au beau fixe à l'observatoire. Le Verrier est furieux contre Marié-Davy : son subordonné, présent tous les jours vacances comprises, refuse de rester le soir jusqu'à minuit ! Et n'a-t-il pas déménagé discrètement loin de l'observatoire, alors qu'on a besoin de lui en permanence ? Marié-Davy devient la victime de mesures vexatoires. Il grelotte désormais dans son bureau, privé de feu; et ne peut parler à ses adjoints, les portes entre les bureaux ayant été scellées…  
   

Hippolyte Marié-Davy réussit, le premier, en 1863 à prédire l'évolution du temps sur les prochains jours.

 
    Comme beaucoup avant lui, Marié-Davy abandonne l'atmosphère délétère imposée par "l'ogre de l'observatoire». De son côté, le service météorologique emménage dans le pavillon du Bardo, un magnifique palais mauresque au coeur du parc Montsouris, à Paris. Et en 1878, il devient officiellement une institution autonome. Ce départ témoigne de l'évolution générale des observatoires. Durant le dernier tiers du XIXe siècle, souligne Fabien Locher, les disciplines universitaires se structurent, et les Etats développent de nouvelles missions techniques, Dès lors, les astronomes perdent de nombreux domaines de recherche qui étaient jusque-là dans leurs attributions. Bientôt, l'observatoire de Paris ne conservera plus que le service de l'heure et l'astronomie proprement dite.  
    Désormais, astronomes et météorologues continueront à regarder le même ciel, mais pour y voir des choses différentes, accomplissant ainsi la prophétie involontaire d'Arago : "La prédiction du temps ne sera jamais une branche de l'astronomie proprement dite.»  
   

Chronologie

 
    Décembre 1854
L'astronome Emmanuel Liais dessine une carte de progression de la tempête du 14 novembre qui a détruit la flotte alliée au large de Sébastopol.
 
    Février 1855
L’observatoire de Paris lance le premier réseau télégraphique de recueil de données météo.
 
    7 décembre 1863
Publication des premières prévisions météo par le Bulletin quotidien de l'observatoire.
 
    Mai 1878
Le Bureau central météorologique devient officiellement une institution indépendante.
 
       
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