Bienvenue Arts Sciences Technologies Tutoriels Vrac  
  Astronomie Mathématique Physique Textes  
 
 

Groupe  :   Invité

les Sarto's > Bienvenue > Sciences > Univers > Le trou noir à l'origine du Big Bang
    Le trou noir à l'origine du Big Bang  
    Niayesh Afshordi, Robert Mann et Razieh Pourhasan - Pour la science no. 446, décembre 2014 - 2014-12-01      
    Le Big Bang et l'Univers qui en est issu pourraient être la conséquence de la formation d'un trou noir dans un espace à quatre dimensions. Ce scénario résoudrait certaines difficultés de la cosmologie.  
L'essentiel  
  • Les cosmologistes ont reconstitué l'histoire précise de l'Univers. Mais quelques questions fondamentales n'ont pas trouvé de réponses.
  • L'un de ces mystères est la nature du Big Bang lui-même : l'origine de l'Univers à partir d'un état de densité infinie.
  • Les auteurs ont conçu un modèle qui expliquerait comment le Big Bang a pu se produire.
  • Ce modèle fait apparaître l'Univers comme la conséquence de l'effondrement d'un astre dans un univers à quatre dimensions d'espace.
 
    Dans l'allégorie de la caverne, Platon imagine la perception du monde de prisonniers qui ont passé toute leur vie enchaînés face à un mur au rond d'une sombre caverne. Derrière eux, une flamme projette l'ombre de différents objets sur le mur. Ces ombres bidimensionnelles sont les seules choses que les prisonniers ont jamais vues - elles sont leur seule réalité. Leurs chaînes les ont empêchés de voir le monde réel, qui a une dimension de plus que le monde qu'ils connaissent, une dimension riche de complexité dont la connaissance leur permettrait de comprendre ce qu'ils voient. Et si l'allégorie de Platon s'appliquait à la cosmologie ?  
    Il se peut que nous vivions dans une gigantesque caverne cosmique, créée aux tout premiers instants de l'Univers. Dans le scénario classique, l'Univers émerge d'un Big Bang issu d'un état infiniment dense. Ce scénario explique de nombreuses observations et offre une vision cohérente du monde que nous voyons, mais il n'est pas exempt de difficultés. Il est crucial de comprendre les limites de ce modèle et de chercher à les résoudre tout en en préservant ses succès.  
    Nous nous sommes intéressés à la question du commencement du Big Bang, qui recèle une partie de ces difficultés, et nous avons élaboré un scénario alternatif. Dans ce dernier, l'Univers remonterait à une époque antérieure au Big Bang, où il existait une dimension spatiale supplémentaire. Ce proto-univers pourrait avoir laissé des traces visibles que de prochaines observations astronomiques permettront peut-être de découvrir.  
    L'Univers nous paraît occuper trois dimensions d'espace et une de temps, une géométrie que nous qualifierons d' «univers tridimensionnel»; Dans notre scénario, cet univers tridimensionnel ne serait que l'ombre d'un monde à quatre dimensions spatiales. Plus précisément, l'Univers serait né par l'effondrement d'une étoile enfin de vie quelque part dans ce proto-univers. L'implosion aurait créé un trou noir quadridimensionnel, dont l'enveloppe tridimensionnelle serait notre Univers.  
    Ce modèle semble particulièrement tiré par les cheveux. Pourtant, il ne s'agit pas uniquement de spéculations gratuites. Ce scénario est solidement ancré dans les mathématiques qui décrivent l'espace et le temps.  
   

Du cataclysme au trou noir

 
    Quand une étoile massive en fin de vie explose, elle engendre un trou noir et forme un nuage de gaz et de poussière, un «vestige de supernova» (en rouge à gauche). Dans un univers de dimensionnalité supérieure, un tel processus pourrait avoir donné naissance à notre Univers et son espace tridimensionnel.  
   

 

 
    Ces dernières décennies, les physiciens ont développé une théorie, dite du principe holographique, qui présente une analogie avec l'holographie classique - qui permet d'enregistrer les informations d'un volume sur une surface à deux dimensions. Le principe holographique a conduit à l'élaboration de techniques mathématiques qui permettent aux physiciens de traduire une situation complexe en une autre dont la description est plus simple. Ce genre de transformation mathématique s'accompagne d'un changement du nombre de dimensions d'espace entre les deux descriptions. Par exemple, les chercheurs peuvent résoudre des équations de la dynamique des fluides en deux dimensions, et utiliser ces solutions pour comprendre ce qui se passe dans un système beaucoup plus complexe, tel qu'un trou noir tridimensionnel. Mathématiquement, les deux descriptions sont interchangeables : le fluide est un analogue parfait du trou noir.  
   

L'holographie, pour décrire les trous noirs

 
    Les succès du principe holographique ont convaincu de nombreux physiciens qu'il ne s'agit pas d'une simple transformation mathématique. Peut-être les règles du cosmos sont-elles écrites dans un autre jeu de dimensions et traduites dans les trois que nous percevons. Peut-être, comme les prisonniers de Platon, croyons-nous à tort que l'espace est tridimensionnel alors qu'en réalité, il existe une quatrième dimension dont la prise en compte permettrait de mieux comprendre l'Univers.  
    La seconde raison pour laquelle cet univers quadridimensionnel présente de l'intérêt est que son étude détaillée pourrait nous aider à répondre à des questions cruciales sur l'origine et la nature du cosmos. Prenons par exemple le Big Bang. Il aurait été immédiatement suivi par l' «inflation», une période d'expansion rapide de l'espace au cours de laquelle le volume de l'Univers primordial a été multiplié d'un facteur 1078, voire beaucoup plus. Mais cette expansion n'apporte aucune information sur l'origine du Big Bang et pose elle-même des questions. En revanche, notre univers quadridimensionnel nous dit comment le Big Bang a commencé et nous dispense de la période inflationnaire.  
   

La singularité issue de l'effondrement d'une étoile massive dans un univers à quatre dimensions d'espace est entourée d'un horizon des événements à trois dimensions d'espace. Dans le modèle des auteurs, il se forme sur cet horizon un espace également tridimensionnel qui serait notre Univers.

 
    Les cosmologistes décrivent l'histoire de l'Univers - en partant d'aujourd'hui et en remontant jusqu'à une fraction de seconde après le Big Bang - à partir de quelques équations (dont celles de la relativité générale) et cinq paramètres indépendants. Ces paramètres incluent les densités de la matière ordinaire, de la matière noire et de l'énergie sombre, (dont nous parlerons plus en détail plus loin), ainsi que l'amplitude et la forme des fluctuations quantiques dans l'Univers primordial. Ce modèle cosmologique décrit avec succès de nombreuses observations qui correspondent à des milliers de points de mesure, couvrant des échelles allant d'un million à dix milliards d'années-lumière, jusqu'à la limite de l'Univers observable.  
    Cependant, ces succès observationnels ne signifient pas que notre tâche est terminée. L'histoire de l'Univers est criblée de trous gênants. Nous sommes confrontés à des questions fondamentales sur la nature du cosmos, des problèmes auxquels jusqu'à maintenant nous n'avons pas été capables de répondre.  
    Par exemple, sil' on considère le contenu de l'Univers, les observations cosmologiques ont montré que la matière ordinaire ne représente que l'équivalent de 5% de la densité totale d'énergie de l'Univers. La matière noire, une forme inconnue de matière dont on déduit l'existence à partir de ses effets gravitationnels représente 25%. Et les 70% restants de l'Univers sont constitués d'énergie sombre, de nature non identifiée et qui serait à l'origine de l'accélération de l'expansion de l'Univers (alors que l'attraction gravitationnelle nous faisait initialement penser que l'expansion de l'Univers devait ralentir).  
   

Le Big Bang : beaucoup de questions

 
    Que sont exactement la matière noire et l'énergie sombre, et pourquoi représentent-elles respectivement 25% et 70% de l'Univers ? Il existe diverses hypothèses quant à leur nature, mais cela n'explique pas pourquoi leurs caractéristiques doivent être si finement ajustées pour être en accord avec les observations.  
    Le contenu de l'Univers n'est pas la seule source de questions. Depuis des décennies, les cosmologistes étudient le rayonnement du fond diffus cosmologique, rayonnement émis alors que l'Univers était âgé de 370'000 ans et qui garde l'empreinte des fluctuations de densité de l'Univers primordial. Les observations récentes du fond diffus par le satellite PIanck de l'Agence spatiale européenne montrent que la température correspondant à ce rayonnement est uniforme dans tout le ciel; les variations sont de faible amplitude, de l'ordre d'une partie pour 60'000. En considérant les distances qui séparent les différentes régions et la vitesse d'expansion de l'Univers, certaines de ces régions n'ont été à aucun moment en contact : comment alors expliquer cette uniformité ?  
    L'étude du fond diffus cosmologique montre aussi que l'Univers a une courbure spatiale plate à grande échelle (géométrie où la somme des angles d'un triangle vaut 180 degrés). Pourquoi l'Univers est-il dans cette configuration si particulière ? Pourquoi sa géométrie ne serait-elle pas sphérique ou hyperbolique (configurations où la somme des angles d'un triangle est, respectivement, supérieure ou inférieure à 180 degrés) ?  
   

Inflation énigmatique

 
    Peut-être pourrions-nous espérer des réponses si nous comprenions mieux le Big Bang. Il est très difficile en particulier d'imaginer comment l'Univers des premiers instants après le Big Bang a pu donner lieu à celui que nous observons aujourd'hui - un cosmos à la température presque uniforme et dont l'espace est euclidien, c'est-à-dire de courbure nulle.  
    L'inflation cosmique, cette phase d'expansion rapide dans les premiers instants de l'Univers, est une approche efficace pour expliquer la structure à grande échelle de l'Univers. L'inflation aurait tendance à «aplatir» l'Univers, lissant toutes les régions incurvées de l'espace-temps; en raison de cette expansion rapide, certaines régions de l'Univers, qui semblaient trop éloignées pour avoir été en contact ont pu l'être, ce qui explique l'homogénéité de température du fond diffus cosmologique, Et, telle une loupe cosmique, l'inflation a amplifié les minuscules fluctuations quantiques de densité jusqu'à des tailles cosmiques. Ces fluctuations sont devenues les germes à partir desquels des structures telles que les galaxies et les étoiles ont émergé.  
    On considère généralement l'inflation comme un paradigme très fructueux. Mais comment l'inflation s'est-elle déclenchée ? Beaucoup d'énergie était nécessaire, Selon le modèle standard, l'Univers primordial aurait pu contenir cette énergie sous la forme d'inflatons, des particules hypothétiques. Mais l'infIaton ne résout pas pour autant nos problèmes; il les repousse juste d'un cran.  
   

Avant le Big Bang

 
    Dans la théorie standard, le Big Bang est parti d'une singularité, un état de densité infinie qui a donné naissance à l'Univers tout entier. Mais les singularités sont imprévisibles; les lois de la physique ne s'y appliquent plus, et il n'y a pas de raison de penser qu'une singularité engendre l'Univers que l'on connaît plutôt qu'un autre.  
    Les auteurs postulent donc plutôt que l'Univers a vu le jour quand une étoile d'un univers quadridimensionnel s'est effondrée en trou noir. Notre Univers serait protégé de la singularité au coeur de ce trou noir par un horizon des événements tridimensionnel.  
   
 
   

 

 
    Il nous manque aussi une description satisfaisante de l'histoire de notre cosmos avant l'époque inflationnaire, ces premiers 10-36 seconde après le Big Bang. Ici, les phénomènes quantiques deviennent si importants que les équations de la relativité générale ne sont plus appropriées. Une théorie quantique de la gravitation est requise, et elle manque encore.  
    Le plus grand défi de la cosmologie est de comprendre le Big Bang lui-même, l'émergence subite et violente de l'espace, du temps et de toute la matière à partir d'un état infiniment dense que l'on nomme une singularité. En présence d'une singularité, toutes les lois de la physique deviennent caduques. Nous n'avons pas les outils pour décrire ce qui s' y passe et nous n'avons aucune raison de penser qu'une singularité engendrerait un univers ordonné comme celui que nous voyons. On s'attendrait plutôt à l'émergence d'un univers extrêmement chaotique, dont le fond diffus cosmologique serait marqué par d'énormes fluctuations de température d'un point à un autre. L'inflation serait-elle suffisante pour lisser les fluctuations ? De surcroît, si ces fluctuations sont trop grandes, l'inflation pourrait-elle s'amorcer ? Les problèmes d'une singularité ne peuvent pas être résolus par la seule inflation.  
   

Au niveau d'une singularité, les lois de la physique sont caduques. Nous n'avons pas les outils mathématiques pour décrire ce qui s'y passe.

 
    Les singularités sont étranges, mais elles ne nous sont pas tout à fait inconnues. En effet, il s'en forme également au centre des trous noirs, ces vestiges d'étoiles géantes effondrées. Toutes les étoiles sont des fournaises nucléaires où fusionnent les éléments légers (principalement de l'hydrogène). Ce processus de fusion nucléaire alimente une étoile pendant la majeure partie de son existence et s'oppose à l'effondrement gravitationnel. Cependant, vers la fin de sa vie, l'astre a épuisé tout son combustible nucléaire et la gravité prend le dessus. Une étoile au moins dix fois plus massive que le Soleil s'effondre sur elle-même avant d'exploser en supernova. Si l'étoile est encore plus grosse (plus de 15 masses solaires), la supernova laisse derrière elle un coeur dense qui connaît un effondrement que rien n'arrête, se contractant jusqu'à un point de taille nulle : une singularité qui forme un trou noir.  
    La singularité du trou noir est cachée par une surface bidimensionnelle que l'on nomme l'horizon des événements, Ce dernier marque une limite de non-retour : toute matière qui franchit cette frontière ne peut plus s'échapper au trou noir, car il lui faudrait une vitesse supérieure à celle de la lumière. La matière est alors inexorablement attirée vers la singularité. L'intérieur de l'horizon des événements est coupé du reste de l'Univers.  
   

Un horizon pour le Big Bang

 
    Comme avec la singularité du Big Bang, les lois de la physique ne s'appliquent plus à la singularité du trou noir. Mais contrairement au Big Bang, un trou noir est entouré d'un horizon des événements. Cette surface se comporte comme une protection : elle empêche toute information concernant la singularité de fuir. L'horizon des événements du trou noir protège les observateurs extérieurs des effets catastrophiquement imprévisibles de la singularité (on parle de censure cosmique).  
    Enveloppée par un horizon des événements, la singularité ne perturbe pas les lois de la physique qui décrivent et prédisent tout ce que nous observons. Vu de loin, un trou noir est une structure très simple, lisse et uniforme, définie par sa masse, son moment cinétique et sa charge électrique. Les physiciens disent de façon imagée que «le trou noir n'a pas de cheveux» : il n'a aucun signe distinctif en dehors des trois grandeurs citées.  
    En revanche, la singularité du Big Bang (telle qu'on la comprend) n'est pas masquée par un horizon des événements. C'est ce constat qui nous a mis sur la piste de notre modèle. Nous avons cherché un moyen de nous abriter de la singularité du Big Bang et de son imprévisibilité catastrophique, peut-être avec quelque chose qui s'apparente à un horizon des événements.  
   

Effondrement extradimensionnel

 
    Dans notre scénario, l'enveloppe qui entoure la singularité du Big Bang se distingue d'un horizon des événements par une caractéristique essentielle. Puisque nous percevons que notre Univers a trois dimensions spatiales et que celui-ci émerge du Big Bang, l'enveloppe de la singularité au coeur du Big Bang doit également avoir trois dimensions spatiales, et non deux comme l'horizon des événements d'un trou noir. Mais pour que l'horizon des événements soit tridimensionnel, l'objet qui s'effondre en trou noir doit avoir une dimension d'espace de plus, c'est-à-dire qu'il doit avoir quatre dimensions. Ce scénario implique donc que l'objet en question existe dans un univers doté de quatre dimensions d'espace.  
    L'idée de modèles à dimensions supplémentaires où le nombre de dimensions d'espace excède les trois qui nous sont évidentes, est presque aussi ancienne que la relativité générale elle-même. Elle a été initialement proposée par le physicien allemand Theodor Kaluza en 1919, et étendue par le Suédois Oskar Klein dans les années 1920. Leur idée initiale était d'unifier dans un même formalisme l'électromagnétisme et la relativité générale. Cette piste a finalement été abandonnée et l'idée de dimensions supplémentaires n'a retrouvé un réel élan que dans les années 1980, avec le développement de la théorie des cordes. Plus récemment, les scientifiques l'ont utilisée pour construire une cosmologie des univers dits branaires.  
    L'idée essentielle d'un univers branaire est que notre Univers tridimensionnel est un sous-univers qui s'inscrit dans un univers plus vaste, ayant quatre dimensions spatiales ou plus. L'Univers tridimensionnel est ce qu'on nomme une brane, et l'univers de dimensionnalité supérieure est l'espace complet, ou bulk en anglais. Toutes les formes connues de matière et d'énergie sont emprisonnées dans notre brane à trois dimensions. L'exception est la gravité, qui se propage dans l'ensemble du bulk.  
    Dans notre scénario, le bulk est notre univers à quatre dimensions, n'est rempli d'objets tels que des étoiles, des galaxies quadridimensionnelles, etc. Une de ces étoiles en fin de vie pourrait alors s'effondrer et former un trou noir, suivant le même mécanisme qui est à l'oeuvre dans notre Univers à trois dimensions.  
   

Ce modèle n'a plus besoin de l'inflation, car l'univers à quatre dimensions d'espace qu'il suppose est antérieur au Big Bang.

 
    À quoi ressemblerait un trou noir quadridimensionnel ? Il serait lui aussi doté d'un horizon des événements, une surface de non-retour ne laissant s'échapper aucune matière ou lumière. Mais au lieu d'être une surface bidimensionnelle comme pour les trous noirs ordinaires, cet horizon des événements serait une région tridimensionnelle.  
    Plus intéressant, en modélisant l'effondrement d'une étoile quadridimensionnelle à l'aide du principe holographique, nous avons remarqué que, dans des circonstances très diverses, la matière éjectée lors de l'effondrement stellaire peut former une brane à trois dimensions spatiales sur cet horizon des événements tridimensionnel. Et cette brane est en expansion lente. Notre Univers serait cette brane à trois dimensions spatiales, et correspondrait à un hologramme d'un astre quadridimensionnel s'effondrant en trou noir. La singularité du Big Bang cosmique nous est alors cachée, enfermée pour toujours derrière un horizon des événements tridimensionnel.  
    Notre modèle a un certain nombre d'arguments en sa faveur, à commencer par le fait qu'il élimine la singularité nue qui a donné naissance à l'Univers. Mais qu'en est-il des autres problèmes cosmologiques, tels que la géométrie presque plate et la grande uniformité du cosmos ? Notre scénario n'a plus besoin de l'inflation : l'univers quadridimensionnel étant plus ancien que ne l'impose le modèle du Big Bang pour notre Univers, tous les points de l'univers ont pu être en contact et auraient eu le temps dl atteindre l'équilibre. Si l'univers complet était homogène, alors notre Univers à trois dimensions spatiales a pu hériter de cette homogénéité. Par ailleurs, plus la masse de l'étoile quadridimensionnelle est importante, plus la brane qu'elle engendre a une géométrie plate, d'où l'on peut conclure que notre Univers est plat parce qu'il émerge de l'effondrement d'une étoile très massive.  
    Ainsi notre modèle de Big Bang holographique non seulement résout les principales énigmes de la cosmologie standard (l'uniformité et la géométrie presque plate) sans recourir à l'inflation, mais il supprime aussi les effets délétères de la singularité initiale.  
   

Un scénario que l'on peut tester

 
    La question qui subsiste est : peut-on savoir si ce scénario est correct ? Une des possibilités est d'étudier les détails du rayonnement du fond diffus cosmologique. À l'extérieur de notre brane, l'espace complet contient de la matière, qui serait attirée dans le voisinage du trou noir du fait de l'attraction gravitationnelle. Nous pouvons montrer que ce supplément de matière crée des fluctuations sur la brane qui vont à leur tour déformer le fond diffus dans des proportions faibles, mais mesurables. Nos calculs dans le cadre de ce scénario diffèrent d'environ quatre pour cent par rapport aux dernières données du satellite Planck. Mais cette variation peut aussi être la conséquence d'effets secondaires que nous n'avons pas encore correctement modélisés.  
    De plus, si le trou noir quadridimensionnel est en rotation (beaucoup de trous noirs tournent sur eux-mêmes), alors notre brane pourrait ne pas être identique dans toutes les directions. La structure à grande échelle de notre Univers présenterait de petites différences selon les directions d'observation. Les astronomes pourraient aussi détecter cette anomalie en étudiant les variations subtiles dans le fond diffus cosmologique.  
    Bien sûr, en même temps qu'il résout la question de l'origine de notre Univers, notre scénario soulève toute une série de nouvelles questions. En premier lieu : d'où est issu l'univers qui a donné naissance au nôtre ?  
    Pour résoudre cette énigme, nous pouvons nous tourner une fois de plus vers Platon. Quand ses prisonniers émergent de leur caverne, la lumière du Soleil les éblouit et ils ne comprennent pas ce qui les entoure. Ils mettent longtemps à s'habituer à la luminosité. Au début, les prisonniers sont juste capables de distinguer les ombres et les reflets. Mais bientôt ils voient aussi la Lune et les étoiles. Enfin, ils arrivent à voir le Soleil et faire sens du jour, de la nuit et des saisons. ils comprennent aussi la nature des ombres qu'ils voyaient, mais sans savoir d'où vient la puissance du Soleil, tout comme nous ne comprenons pas l'univers complet quadridimensionnel. Mais au moins ils savent où chercher les réponses.  
   

Les modèles cosmologiques originaux enrichissent la vision de l'Univers

 
    L'Univers pourrait avoir plus de trois dimensions d'espace. L'idée n'est pas nouvelle : elle remonte aux années 1920. Ce n'est que plus récemment que pléthore de modèles cosmologiques à dimensions supplémentaires ont été imaginés.  
    Le scénario envisagé par les auteurs de l'article s'inscrit dans cette lignée, tout en présentant son lot d'idées originales. L'un des points forts est sa façon de traiter la singularité primordiale. Comme les lois physiques sont incapables de rendre compte du comportement d'une singularité, il est souhaitable d'éviter que celle-ci influe sur la structure actuelle de l'Univers. Dans la cosmologie standard, cet écueil est contourné par une phase d'inflation, qui n'a besoin que d'une petite portion d'espace assez régulière pour opérer et qui va grossir considérablement pour donner naissance à la vaste région qui englobe notre Univers observable. Il est en général admis que ces conditions favorables à l'émergence d'une phase d'inflation ne préjugent pas de façon critique de la physique de la singularité, mais on peut tout de même considérer cette singularité comme problématique.  
    Ici, on suppose que la singularité du Big Bang résulte d'un effondrement gravitationnel dans un espace-temps à cinq dimensions. Cela ne résout pas notre incapacité à décrire une singularité, mais, au moins, cette singularité-là ne peut influer sur le devenir de l'Univers.  
    Qu'en est-il du point de vue observationnel ? Techniquement, les fluctuations de densité Issues du modèle des auteurs sont invariantes d'échelle, c'est-à-dire que leur amplitude typique ne dépend pas, de leur longueur d'onde. Or les données du satellite Planck indiquent que les fluctuations présentes dans l'Univers sont presque, mais pas tout-à-fait, invariantes d'échelle. Si l'écart à l'Invariance d'échelle est effectivement faible (les 4% mentionnés par les auteurs), il est réel, ce qui semble irrémédiablement exclure le modèle. Pour s'en sortir, les auteurs invoquent une éventuelle instabilité gravitationnelle dans l'espace-temps à cinq dimensions qui pourrait augmenter l'amplitude des fluctuations de grande longueur d'onde, conformément aux contraintes observationnelles. Mais cet ajout pourrait produire des fluctuations non gaussiennes, c'est-à-dire que trop de fluctuations ont une amplitude qui dépasse la valeur typique qu'elles devraient avoir. Or là aussi, les données de Planck ne voient pas la trace d'un caractère non gaussien.  
   

Le rayonnement du fond diffus cosmologique pose des contraintes importantes sur le modèle standard du Big Bang et les pistes alternatives.

 
    D'une façon générale, l'impact de ces approches théoriques est complexe à évaluer. Celles-ci traitent certains des problèmes du modèle standard de la cosmologie, mais de nouvelles difficultés émergent par ailleurs. Comment savoir s'il s'agit d'une amélioration ? Deux aspects sont à prendre en compte : les données expérimentales et l'impact auprès de la communauté des chercheurs. Il semble que la piste présentée n'ait pas encore eu d'échos. Mais de tels travaux ne sont pas pour autant stériles. L'imagination des théoriciens permet de défier le modèle standard, de l'enrichir, d'ouvrir des pistes à explorer, quitte à montrer que le scénario standard est, en fin de compte, plus satisfaisant que les idées concurrentes.  
   

Alain Riazuelo, Institut d'astrophysique de Paris

 
       
  top Pour la science no. 446, décembre 2014 - 2014-12-01