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    PolŽmique. Certains suggèrent que l'écriture manuelle est devenue inutile. Vraiment ?  
    Emilie Lanez - Le Point, 2110 - 2015-08-26      
    Souvenez-vous.
Nous saisissions un stylo-plume, l'encre toussait, inondant l'interligne de notre cahier Seyès,
nous attrapions un buvard, nous tapotions la flaque, puis nous reprenions le stylo, langue tirée,
et poursuivions l'escalade d'un T majuscule girond et chantourné.
 
    Ah! sa première boucle à gauche, sa vague centrale, son délié à droite. Il est probable qu'aucun d'entre nous n'a, depuis le cours préparatoire, reproduit une seule fois ce labeur enfantin. Ces épreuves, pensons-nous toutefois, furent utiles puisque nous savons, depuis, écrire avec un crayon. Seulement, à quoi bon maîtriser ce geste puisque nous n'en avons plus besoin? On écrit, certes. Beaucoup, même, mais de moins en moins sur papier. Qu'avons-nous griffonné sur du papier ces derniers jours, hormis quelques hâtives listes de courses (bien que l'appli pour smartphone rende en l'espèce un meilleur service, nous évitant de perdre en chemin ladite liste), des petits mémos sur des Post-it et parfois une lettre (quoique le courriel garantisse, outre une diffusion immédiate, une lecture commode et épargne l'achat d'un timbre comme le déplacement jusqu'à la boîte aux lettres) ? Si l'enquête n'a pas encore été conduite en France, elle l'a été en Grande-Bretagne, où 40% des citoyens déclarent n'avoir rien écrit à la main depuis six mois. Et il n'y a guère de raison pour qu'ils s'y soient remis ces dernières semaines puisque leurs cartes de voeux sont électroniques. Constatant ce déclin inexorable de l'écriture manuelle, certains esprits pragmatiques en concluent que rien ne sert désormais de continuer à l'acquérir. Aux Etats-Unis, 45 Etats feront de cet enseignement une matière optionnelle d'ici à 2014 et recommandent que les enfants découvrent Word plutôt que le charme désuet des lettres attachées.  
   

Révolution. L'écriture sur écran, plus lisible, plus rapide et à la diffusion immédiate, manque néanmoins cruellement d'émotion.

 
    Les fossoyeurs de l'écriture cursive disposent de quelques arguments percutants.  
Primo :   le danger de mort. Sept mille citoyens américains seraient décédés, faute d'avoir été capables de lire - ou de faire lire - l'ordonnance mal écrite par leur médecin. Difficile à croire, mais à brandir des victimes innocentes, sacrifiées sur l'autel du papier-stylo, on marque des points.  
Secundo :   la comparaison. Apprendre à monter à cheval fut, des siècles durant, indispensable. Aujourd'hui, l'équitation est un sport gracieux bon pour muscler les fessiers, mais il est mille fois plus commode de prendre sa voiture ou le tramway pour se déplacer. Idem pour l'écriture manuelle. Elle a ses charmes, son histoire, mais qui voudra faire passer rapidement un message sera plus avisé d'envoyer un texto à tout son carnet d'adresses.  
Tertio :   l'écriture manuelle n'est pas fiable. Ses graphies sont sujettes à controverse et nécessitent plus d'application pour être lues qu'un bon Geneva corps 12.  
Enfin :   éminemment diverse - cursive, script, coulée, ronde, gothique… -, elle exige des élèves un effort disproportionné pour apprendre à la déchiffrer, rien ne ressemblant dans la vraie vie manuscrite à l'écriture de leur maîtresse de cours préparatoire.  
   

La main, outil indispensable

 
    Jean-Luc Velay et Marieke Longchamp, chercheurs au CNRS, ont étudié la lecture par imagerie cérébrale. «Quand l'oeil lit, le cerveau écrit à la main. Lire, c'est écrire.» Pour lire, plusieurs zones cérébrales simulent l'acte d'écrire. Lorsqu'on écrit avec un clavier, tout diffère puisque, quelle que soit la lettre choisie, le geste est le même: frapper une touche. Alors, qu'en serait-il de lecteurs n'ayant jamais appris à écrire à la main ? Les scientifiques enseignèrent à des adultes quelques caractères tamouls ou bengalis. Certains les découvrirent en étant dotés d'un crayon pour les reproduire sur une feuille, d'autres sur des claviers spécifiques. Les chercheurs constatèrent que ceux qui les écrivaient, les ayant ainsi appris, les reconnaissaient mieux. «Il faut apprendre à écrire à la main pour avoir une meilleure maîtrise de l'écrit et de la lecture.»  
   

D'ici à 2014, 45 Etats d'Amérique enseigneront- Word aux enfants plutôt que l'écriture.

 
    Obsolète ? Face au déclin inexorable de l'écriture à la main, certains s'interrogent sur la nécessité de son apprentissage.  
    Seulement, comme chaque fois qu'un outil de masse succède à un autre, les nostalgiques s'affolent. Ce geste est un legs de notre culture, il a servi l'humanité et mérite nos égards. Dans quel monde vivrions-nous si nos petits-enfants s'avéraient incapables de lire nos lettres de jeunesse, voire nos dernières volontés griffonnées dans un souffle ultime ? Elles évoquent les douceurs d'un papier frais qui crisse, la joliesse d'une plume dansante. Ecrire à la main traduit des émotions dont est privée l'écriture sur écran.  
Transition   «Dans l'écriture manuelle, le corps s'exprime, on voit si le scripteur était en colère, heureux, pressé. Le lecteur peut imaginer la personne et reconnaître dans sa graphie manuscrite dans quel contexte émotionnel elle a été produite. L'écriture sur écran renvoie une image distante», regrette Jacques Gilbert, maître de conférences en littérature à l'université de Nantes. Qui admet, paradoxalement, préférer que ses étudiants lui rendent leurs devoirs tapés sur ordinateur. Des regrets balayés par les adeptes du clavier, qui rappellent, à l'instar d'Anne Trubek, professeure d'écriture à Oberlin College (Ohio), dans le New York Times, que «l'écriture se meurt parce qu'elle est lente et inefficace. Quand une nouvelle technologie d'écriture apparaît, on romance toujours l'ancienne.  
    Pour les moines, l'imprimerie était capricieuse et seule la copie fidèle». L'avenir leur donna tort. Cependant, l'écriture manuelle véhicule des richesses, des signes, que la machine ne sait restituer. renseignant Jacques Gilbert déplore ainsi dans ces écrits tapés «l'absence d'intertexte. On n'a plus les gribouillis, les petites fleurs, les dessins griffonnés. La machine transforme le geste, elle le réduit».  
    Dans son livre fameux, «Internet rend-il bête ?» (Robert Laffont), l'essayiste américain Nicholas Carr raconte l'achat par Friedrich Nietzsche d'une machine à écrire. «Une fois qu'il eut maîtrisé la frappe, il fut capable d'écrire les yeux fermés, utilisant uniquement le bout de ses doigts. Les mots pouvaient de nouveau couler de son esprit à la page. Mais la machine eut un effet plus subtil sur son travail. Un des amis de Nietzsche, un compositeur, remarqua un changement dans son style d'écriture. Sa prose, déjà laconique, devint encore plus concise, plus télégraphique. "Peut-être que, grâce à ce nouvel instrument, tu vas même obtenir un nouveau langage", lui écrivit cet ami dans une lettre, notant que dans son propre travail ses "pensées sur la musique et le langage dépendaient souvent de la qualité de son stylo et du papier. Tu as raison, répondit Nietzsche, nos outils d'écriture participent à l'éclosion de nos pensées."»  
   

«Nos outils d'écriture participent à l'éclosion de nos pensées.» Nietzsche

 
    Cette croyance est partagée de tous, défenseurs ou contempteurs de l'écriture manuelle. Est-elle pour autant fondée ? Un texte écrit sur du papier a-t-il été plus mûrement élaboré qu'un texte frappé à la hâte, sachant qu'on pourra défaire, inverser, recomposer en quelques frappes ? «Le couper/coller a libéré le geste d'écrire de l'enjeu de la décision. Avec un clavier, on pense un mot plus gratuitement, plus légèrement, analyse Roland Jouvent, psychiatre et directeur du centre Emotion au CNRS. Les outils de la création de l'esprit se perfectionnent mais ne se substituent pas au talent : Léonard de Vinci aurait probablement peint "la Joconde" avec autre chose qu'un pinceau.» Autrement dit, écrire n'est pas penser. Si l'on écrit plus vite, on ne pense pas moins, on pense différemment, on papillonne, on digresse. «Je crois que, dans vingt ans, un maître d'école ne pourra plus tenir vingt bambins dans sa classe en leur faisant reproduire des pleins et des deliés», pronostique le scientifique. Sans chagrin. «Nous vivons une période de transition qui concerne deux ou trois générations. Nous avons tous appris à bien écrire et notre cerveau s'est organisé sur ce principe de la simulation : pour lire, il fait semblant d'écrire. Quand nous tapons sur un clavier, notre cerveau ne simule pas. Mais il s'adaptera à ce changement.» Il n'a guère le choix !  
   

Merveilleux smileys

 
    Récriture sur clavier, bien qu'efficace, rapide et lisible, souffre d'un manque d'émotions. Pour peu que l'auteur ne sache exprimer ses sentiments avec finesse, un message tapé peut entraîner des malentendus. Comment percevoir l'ironie, la stupeur, la joie, l'humour d'un texto ou d'un mail ? Heureusement, l'écriture sur clavier a fait fleurir les smileys (souriants), fabriqués à partir de signes typographiques, «ces fantastiques signes d'adaptation qui, en trois caractères, remettent dans le message une mimique condensée en émotions», analyse Roland Jouvent, le directeur du centre Emotion au CNRS. Le premier smiley fut inventé par un professeur d'université américain, Scott Fahlman, qui, en septembre 1982, créa le premier :) pour indiquer à ses étudiants que son message était humoristique. On notera que les smileys occidentaux, qui se lisent en penchant la tête à gauche, mettent en signe des expressions du visage centrées sur la bouche (sourire, moue, dédain, bouche ouverte, langue tirée, etc.). Les smileys japonais reproduisent, eux, des regards et se lisent sans pencher la tête : signifie «étonnement».  
       
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